← Le livre
Chapitres
  1. 01Une lumière céleste
  2. 02L’oiseau mythique
  3. 03Le brocard
  4. 04Pauvre poulet
  5. 05Voyage en terre ennemie
  6. 06Un petit tour et puis s’en va
  7. 07Le dénouement
LE NET AU PRÉ · TOME 1Chapitre 7 / 7

CHAPITRE 7 SUR 7

Chapitre 7 — Le dénouement

Nous étions toujours en discussion, lorsque nous vîmes une vieille 4L arriver dans la cour. Nous nous demandions comment ce véhicule était parvenu jusqu’ici et pourquoi il était encore autorisé à circuler. Papa sortit aussitôt pour aller à la rencontre de l’homme qui venait de s’en extirper. La voiture était immatriculée dans les Landes. Lorsque je vis l’individu ignorer la main que papa lui tendait, je compris que sa visite n’était pas amicale. Je sortis à mon tour et maman m’emboîta le pas. En nous approchant, nous constations que le bonhomme ne nous avait pas fait l’honneur de son costume de dimanche. On pouvait légitimement se demander comment son pull-over en haillon arrivait encore à tenir sur lui. Malgré le beau temps, il était chaussé de bottes en PVC et son pantalon n’avait sûrement jamais vu de lessive. Pour compléter le tableau, l’homme des bois présentait une mine renfrognée recouverte d’une barbe digne d’un ragot et une toison hirsute surmontée d’un béret dont l’épaisse couche de crasse miroitait au soleil. J’étais certain qu’il couchait tout habillé et ne devait pas s’être changé depuis des mois. Le matin, il devait se passer un peu d’eau sur le visage de manière à juste décoller les paupières.

– Vous avez quelque chose qui m’appartient et je suis venu le reprendre.

L’individu s’exprimait ou plutôt marmonnait sans véritablement ouvrir la bouche, nous devinions plus que nous comprenions ses paroles.

– Vous devez faire erreur monsieur, je ne vois pas chez nous quelque chose qui pourrait vous appartenir ?

– Oh que si, je me suis renseigné et c’est bien vous qui l’avez, mon appeau blanc. C’était le meilleur et il a réussi à s’échapper. Mais j’ai su que vous l’aviez récupéré, alors je viens le reprendre.

Papa et moi avions compris, mais maman nous devança.

– Espèce de voyou, c’est vous qui avez cousu les paupières de cette pauvre palombe blanche. Vous êtes un barbare, et vous avez le toupet de venir la réclamer. Partez d’ici avant que je ne vous flanque ma main sur votre sale figure.

Décidément maman était en forme, elle s’avança, menaçante, vers l’homme des bois qui recula de quelques pas. Après Yvette, j’eus l’impression que le bonhomme allait également faire connaissance avec ses phalanges.

– Vous êtes un triste individu, comment peut-on être aussi ignoble ? Partez vite, je ne veux même pas me salir les mains, c’est Lascar qui se chargera de vos mollets.

L’homme essaya de contre-attaquer, mais papa intervenait.

– N’insistez pas monsieur, vos méthodes sont criminelles et indignes d’un chasseur. Nous avons soigné la palombe blanche et nous lui avons redonné sa liberté, elle n’appartient plus à personne. Ma femme vient de vous le dire, vous êtes un triste individu, vous ne faites pas partie de notre civilisation. Rentrez chez vous et ne revenez plus jamais par ici.

Le bonhomme à la mine renfrognée n’insista pas, il bredouilla deux ou trois mots dans sa barbe et remonta dans son tas de ferraille. J’étais surpris qu’il capitule aussi rapidement. Pendant qu’il faisait demi-tour, je notais soigneusement le numéro de la plaque minéralogique. Je le communiquerais à l’adjudant-chef Brigantin, qui se chargerait de le transmettre à ses collègues des Landes. Le bonhomme devait avoir d’autres appelants palombes qu’il avait sûrement également mutilé.

Décidément cette matinée était déjà riche en événements, après l’étrange e-mail au sanglier, nous avions eu droit à l’homme des bois tortionnaire. Maman s’était un peu calmée, après avoir observé une fois de plus le nid de la palombe blanche, elle se réfugia dans la cuisine.

Papa n’était pas encore complètement remis de ses blessures. Pour 11 heures, j’avais promis de l’aider à transporter, jusqu’à la maison, du bois coupé cet hiver au bord du ruisseau. Maman nous accompagna, à trois l’affaire serait vite entendue. Au cas où l’individu à la 4L referait son apparition, Lascar, le briard, resta de garde à la maison. Ripp suivit le tracteur pendant cent à deux cents mètres, puis il sauta sur la remorque à nos côtés.

Alors qu’il restait un peu moins de deux mètres de bois à charger, maman leva la tête en direction du Bouscarot.

– Écoutez, c’est Lascar qui aboie !

Papa et moi tendions l’oreille, effectivement un chien aboyait assez loin en direction du Bouscarot. Ça pouvait être Lascar, mais également un autre chien, et puis ce fut de nouveau le silence. Maman semblait inquiète, le briard n’aboyait jamais sans raison. Et si l’homme des bois était revenu ?

– Nous avons presque fini, je vais partir devant. Je suis certaine que quelqu’un nous attend à la maison. On n’entend plus le chien, c’est sûrement une personne qu’il connaît, peut-être l’adjudant-chef qui a pu se libérer !

Maman partit par les traverses, le korthals la suivit sans nous attendre. Moins de vingt minutes plus tard, le chargement terminé, nous repartîmes à notre tour vers la maison.

À peine étions-nous sur le plateau que Ripp apparaissait, venant vers nous en galopant. Le chien arriva à une dizaine de mètres, aboya avec force et repartit vers la maison. Il n’avait pas fait cinquante mètres, qu’il faisait demi-tour, et revenait une fois de plus vers nous au galop. Il aboya de nouveau et repartit vers la maison. Ripp répéta le scénario à maintes reprises. Je venais de comprendre qu’il voulait nous alarmer, nous prévenir qu’il se passait des choses pas claires à la maison. Papa comprit également, le chemin était assez chaotique, mais il enclencha la cinquième. Le korthals ouvrant la marche, l’attelage se dirigea très rapidement vers la maison. Accroupi sur le chargement de bois, j’avais bien de mal à garder mon équilibre. J’apercevais maintenant le Bouscarot, de loin tout paraissait calme, dans la cour il n’y avait que ma voiture. J’étais pourtant certain que, avant de partir charger le bois, celle de maman était garée juste à côté. Papa arrêta le tracteur devant l’entrée, je me précipitais à l’intérieur de la maison.

Sur la table, un mot de maman nous attendait : « Je suis chez le vétérinaire, Lascar a été blessé. Martial va vite dans ton bureau, il a été visité. Je vous téléphone au plus vite. »

Dans le bureau, une pagaille monstre régnait, les tours des trois ordinateurs étaient pêle-mêle à même le sol. Je constatais immédiatement que tous les disques durs avaient été arrachés et volés. Mon regard se tourna vers le stock de disques durs des abonnés dans l’armoire métallique. Ils avaient également disparu. Papa arriva à ce moment.

– Mais qui a pu faire ça, ils ont volé quelque chose ?

Ce vol ne pouvait pas être l’œuvre de l’homme des bois.

– Martial, appelle tout de suite le vétérinaire, je veux savoir ce qui est arrivé exactement ?

Florent Manterre reconnut ma voix immédiatement.

– Bonjour Martial, je te passe ta maman ! Madame Beaumont, c’est votre fils au téléphone, vous pouvez le prendre dans le bureau !

– Je rentre pour vous expliquer. D’après monsieur Manterre, le chien a été blessé par balle, mais elle n’est pas ressortie. Il est actuellement sur la table d’opération.

Maman semblait faire face, je devais maintenant avertir les gendarmes.

– Passez-moi l’adjudant-chef Julien Brigantin, s’il vous plaît, c’est très, très urgent !

Moins de vingt minutes plus tard, la voiture de gendarmerie était dans la cour, celle de maman suivait de près.

Maman nous expliqua que, en arrivant, elle avait trouvé Lascar devant la remise, il baignait dans son sang et respirait très faiblement. Elle avait tout de suite pensé que l’homme à la mine renfrognée était revenu pour se venger. Elle avait installé le chien dans le coffre, mais, attirée par la porte ouverte du bureau, elle y était entrée. Je racontais à l’adjudant-chef l’épisode de l’individu venu réclamer sa palombe blanche. Je lui précisais que je doutais que ce vol soit son œuvre. Pour la blessure sur Lascar, ça pouvait être lui, mais également le voleur.

– Martial, peux-tu me dire ce qui a disparu ?

– Oui, tous les disques durs, ceux qui étaient montés sur les ordinateurs et ceux stockés dans l’armoire. Ils n’ont emporté que ça.

– On peut donc légitimement penser que les voleurs en avaient seulement après les informations stockées dans ces disques durs.

– Parfaitement et je crois même savoir ce qu’ils ont voulu récupérer. En réalité, vous êtes arrivé trop tard. Ce matin, lorsque je vous ai appelé, je voulais vous montrer ce que j’avais découvert dans le disque dur de Christian Escaire. Je ne sais pas comment, mais les personnes qui sont derrière tout cela l’ont appris et ont réagi très rapidement. Ces gens sont tout près d’ici, puisqu’ils sont venus dès que nous avions le dos tourné…

– Explique-toi Martial, tu avais découvert quoi exactement ?

– Un e-mail bizarre qui est peut-être à l’origine de l’attaque cardiaque de Christian Escaire et qui explique son histoire de sanglier dans la lucarne. Maintenant tout a disparu, et la preuve également…

D’un coup, je me rappelais de la clé USB, ce message je l’avais copié.

– Tout n’est peut-être pas perdu. Regardez par terre si vous retrouvez une clé, une clé USB.

– C’est fait comment une clé USB ?

– Elle est là, elle a dû tomber lorsqu’ils ont sorti les tours de dessous les bureaux pour débrancher les disques durs. J’espère seulement qu’elle n’est pas abîmée.

La clé semblait intacte, mais je ne pouvais plus l’utiliser ici. Sans les disques systèmes, impossible de remettre les ordinateurs en marche.

– La chance a peut-être tourné, il nous faut maintenant trouver une « bécane» sur laquelle je puisse lire ce fichier.

– Martial, tu pourrais peut-être d’abord me dire de quoi il retourne. Comment un e-mail peut-il contenir une arme capable de tuer une personne ? Tout ça ne me paraît pas très cohérent.

– N’exagérons rien mon adjudant-chef, ce que j’ai découvert ne peut pas tuer, ce que je voudrai comprendre ce sont les motivations de l’expéditeur. Après une petite démonstration vous vous poserez la même question ! Avez-vous un programme de style Outlook sur vos ordinateurs ?

– Non pas à la gendarmerie, nos messages circulent grâce à un système très sécurisé. En revanche, je crois que mon fils a ce programme sur sa machine, je pense même qu’il l’a piraté.

Je partais dans la voiture de l’adjudant-chef Brigantin, mais le gendarme Frédéric Rosière restait à la maison avec papa et maman.

– Martial, comment peux-tu expliquer que d’autres personnes, à part vous et moi, étaient au courant pour ce message ?

– Grâce à un micro dans le bureau, un logiciel espion, ou une écoute téléphonique, sinon je ne vois pas.

– C’est possible, mais tu étais sur cette affaire depuis longtemps, tu n’as pas découvert ce message par hasard ? En tout cas ça expliquerait bien des choses. L’affaire du taureau drogué qui a failli tuer ton père, la voiture qui te percute en revenant de Bergerac et qui te projette contre le camion. Et puis cette drogue que la police retrouve dans ta voiture. Mais vous avez peut-être aussi reçu des menaces, genre lettres anonymes et vous avez oublié de m’en parler ?

Je trouvais là le moyen de révéler à l’adjudant-chef Brigantin une partie de mes recherches, sans avoir, pour le moment, à tout lui dévoiler.

– C’est vrai, quelques jours avant que papa ne soit blessé par le taureau, nous avons reçu une première lettre anonyme. Ensuite, une deuxième. Je pense même que le second taureau des Meunier a été tué par erreur.

– Comment ça par erreur ?

– Mon adjudant-chef, avant que je ne vous parle de tout ça, je souhaiterais que vous puissiez voir ce que j’ai découvert. Après, tout sera plus facile à expliquer. J’ai toujours pensé et je pense toujours que Fernand, Ferdinand et Madeleine de Gonzague, retrouvés morts devant leur maison, ne sont pas décédés tout à fait naturellement. Mais pour eux je n’ai pas encore d’explication, les « pieds » de sanglier restent une énigme.

Nous étions dans la chambre du fils de l’adjudant-chef Brigantin et je parvenais à afficher le message dans la boîte aux lettres de son ordinateur.

L’adjudant-chef semblait perplexe, ça donnait une explication pour l’histoire du sanglier vu par Christian Escaire, mais pas pour les « pieds » de celui aperçu autour des corps des trois décédés.

– Je vais faire une copie de tout ça et l’envoyer à notre laboratoire scientifique. Ça me paraît très embrouillé comme affaire. Pour quelle raison des individus s’en seraient-ils pris à ces personnes ? Martial, toi tu as bien ta petite idée ?

Je haussais les épaules en signe de mon ignorance.

– Je ne vois pas, j’ai commencé à avoir des soupçons lorsque j’ai rencontré Christian Escaire à l’hôpital, son histoire de sanglier dans la lucarne m’interpellait. C’est par pur hasard que j’ai découvert le mail, mais peut-être n’a-t-il rien à voir dans cette affaire !

– Et si nous reparlions de ces lettres anonymes que tes parents ont reçues ? Tu m’as aussi dit que tu pensais que le second taureau des Meunier avait été tué par erreur…

En quelques mots, je lui laissais comprendre que cette affaire concernait aussi mes parents.

– Bon, tu as raison, je ne vais pas te presser, nous allons rentrer au Bouscarot, nous en discuterons avec eux.

Lors du trajet retour, comme pour me laisser un peu de répit, l’adjudant-chef Brigantin me parla de choses et d’autres, sans trop se focaliser sur l’affaire. En arrivant à la maison, je constatais que maman avait déjà sorti les lettres.

– Voici la première lettre, elle a été postée à Villeneuve quelques heures seulement après que le taureau des Meunier a été abattu. Regardez ce qui est écrit ! « J’espère que cela vous servira de leçon. Dites à Martial de ne plus fouiner dans nos affaires, sinon gare au troupeau. »

– Je dois aussi vous préciser que, quelques jours auparavant, le taureau de mes parents était dans le pré, tout à côté de celui des Meunier. Je pense que, lorsque le tireur l’a abattu, il pensait tirer sur le taureau des Beaumont et non sur celui des Meunier. Ensuite il a compris sa méprise et il a trouvé un moyen pour le rendre fou à l’aide de la méthamphétamine. Le lendemain maman recevait la seconde lettre anonyme. La voici, le texte est sans équivoque. « Je vous avais prévenu, Martial doit arrêter de fouiller dans nos affaires. Je ne vous conseille pas de prévenir la justice. »

– Martial, nous en avons déjà discuté tout à l’heure. Comment le ou les voleurs ont-ils pu savoir que tu étais sur la bonne piste et que tu avais effectivement découvert cet étrange message ? Une écoute téléphonique ce n’est pas très facile à mettre en place. Pour des micros, il faut venir les installer sur place, et le système de réception ne peut pas être très loin. Reste le logiciel espion, maintenant que les disques durs ont disparu, plus de traces. En plus, les coupables ont réagi très rapidement, ce qui laisse à penser qu’ils sont tout près d’ici.

– Mon adjudant-chef, je pense que cette affaire est liée au site Internet de la Palombe blanche. Dans le forum, beaucoup de personnes se sont exprimées. Certaines de façon assez virulente, je ne vois rien d’autre.

– Martial, dans les deux lettres anonymes, l’auteur parle de « nos affaires ». Tu dois bien savoir de quelles affaires il s’agit ?

Le téléphone sonna, maman décrocha, c’était Florent Manterre, le vétérinaire. Lascar, le briard, avait eu beaucoup de chance. La balle de petit calibre, sûrement du 22LR, n’avait pas fait trop de dégâts, mais il fallait attendre encore quelques heures pour être tout à fait rassuré. Deux gendarmes effectuaient des relevés d’empreintes sur les ordinateurs et dans tout le bureau. Pour le moment, ils n’avaient rien trouvé de très intéressant. L’adjudant-chef Brigantin me soupçonnait d’en savoir beaucoup plus sur cette affaire. Certaines informations, qu’il avait pu glaner ici et là, refaisaient maintenant surface, et, à la façon d’un puzzle, trouvaient leur place.

– Martial, Yvette Meunier m’a laissé entendre que tu avais fait ta petite enquête sur certaines ventes de maisons à des Anglais. D’après ce qu’elle disait, certains détails t’avaient interpellé.

– Vous savez, les Meunier, quand il s’agit de nous faire du tort, ils sont toujours là.

– Oui, mais Maryse Pasquoalini m’a aussi parlé de cette enquête.

– C’est vrai, je me suis un peu intéressé à certaines ventes. Mais je souhaitais simplement que les propriétaires proposent leurs biens sur le site de La Palombe blanche. Je me suis aperçu qu’un grand nombre de vieilles maisons étaient directement vendues par des « free-lances » qui avaient des contacts directs avec des agences en Angleterre. Mais c’est tout à fait légal, et surtout plus intéressant pour les propriétaires qui ont de bien meilleures propositions.

Je savais que l’adjudant-chef Brigantin n’était absolument pas convaincu par mes explications. Aussi, je ne lui parlais pas du Moulin de Saint-Jean, ni de l’autre maison avec pigeonnier, que j’avais vu à vendre dans la seconde agence londonienne. Jamais il n’aurait pu croire que j’étais tombé sur ces agences par pur hasard, au beau milieu de Londres.

Toutefois, mis à part la fraude à l’impôt réalisée par les vendeurs et les acheteurs, je n’avais rien qui puisse véritablement mettre en cause Kessy Kimberly. J’avais pourtant l’intime conviction que cette femelle diabolique était allée très loin, très, très loin même. En ce qui concernait l’étrange e-mail au sanglier, j’étais certain qu’il avait été expédié sur ordre de cette femme, mais ce n’était qu’une hypothèse, la preuve serait difficile à trouver. Et même si nous arrivions à la trouver, envoyer un message n’était pas répréhensible en soi. J’étais aussi maintenant certain que cette dame disposait de complices près de chez nous, sûrement des compatriotes. C’est le lien avec les trois personnes décédées que je n’arrivais pas à faire. Expédier un e-mail avec un sanglier virtuel en usurpant une adresse d’expédition, c’était certes assez facile. Mais envoyer physiquement un grand vieux sanglier susceptible de mettre une frousse capable tuer des gens, ça, c’était une autre affaire. Un autre détail et de taille m’interpellait, personne dans la région n’avait jamais vu de solitaire de cette grosseur : ni en battue, ni même la nuit en voiture. De tels pieds n’avaient d’ailleurs jamais été repérés.

– Martial, je pense que tu aurais dû tout dire à Brigantin. Ces gens sont très dangereux, ils sont venus jusque chez nous pour voler et tirer sur Lascar. Je crois que, si l’un de nous avait été ici, ils auraient également tiré.

– Maman, même si je raconte tout aux gendarmes, cela ne résoudra pas le problème. Cette Kessy Kimberly agit aussi bien par vengeance que par intérêt. Ce matin, Lascar en a fait les frais, mais nous savons que certains de ces complices ne sont pas très loin d’ici. Que se passerait-il si les gendarmes allaient fouiner chez tous les Anglais qui ont acheté par son intermédiaire ? Regarde les Meunier, je suis certain que les taurillons dopés aux hormones, c’est elle. Et mon copain Gaspard Chalut, l’incendie de La Chênaie, c’est sûrement encore elle. À chaque fois, elle a agi soit par intérêt, pour évincer un acheteur et vendre une maison, soit par vengeance lorsqu’une personne l’a mise dans l’embarras. Elle est toujours parvenue à ses fins.

– Marcel, tu en dis quoi toi ?

– Je crois que le petit a raison, ici nous sommes très vulnérables. Mais je crois aussi qu’à un moment ou à un autre cette femme va faire un faux pas, ou qu’un de ses complices va le faire.

Dans l’après-midi, j’essayais de retrouver le propriétaire de cette fameuse maison avec pigeonnier mise en vente dans l’agence « For Sale in French » au 22, Lucas Street à Londres.

J’appelais un à un les quelques abonnés du « Net au pré » habitant hors de la commune. Je me présentais et, sans détour, sous prétexte de mettre le site www.lapalombeblanche.com à jour, je leur demandais si leur maison était à vendre.

Certains paraissaient surpris par mon intervention, mais pas un seul ne me répondit par l’affirmative.

Le dimanche matin, l’adjudant-chef Brigantin nous rendit une petite visite. Grâce aux numéros que j’avais notés, ses collègues des Landes avaient rapidement retrouvé l’individu à la mine renfrognée qui voulait récupérer sa palombe blanche. Il habitait dans une palombière à longueur d’année. Il n’y avait ni eau, ni électricité. L’antre de l’homme des bois était abominable et ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient pu voir jusque-là. Il vivait à côté de ses appelants palombes installées dans des cages, certaines étaient même en liberté. Les gendarmes avaient retrouvé une carabine 22LR. Ils l’avaient saisie, les analyses de la balle extraite de la poitrine de Lascar étaient en cours. L’homme des bois avait nié, il était bien allé réclamer sa palombe blanche au Bouscarot, mais il était reparti, sans revenir par la suite. Ils ne découvrirent aucune autre palombe ayant les paupières cousues. Il finit par avouer qu’il avait cousu celles de la palombe blanche parce qu’elle était indocile et n’acceptait pas d’être utilisée comme appelant.

Depuis la mi-mai, Saint-Jean faisait le plein de touristes. Les week-ends, la boutique du père Deslandes ne désemplissait pas, tout comme la boulangerie d’Olivier Aignard ou le café-auberge « Chez Virgile ». Même le maréchal-ferrant avait été obligé d’engager une apprentie. L’homme rechaussait toute la gent ferrée que comptait la région. Gaston Malvoine, un paysan du coin reconverti au bio, lui amenait même ses génisses qu’il utilisait pour quelques travaux dans sa ferme de La Citadelle. Une nouvelle ère se dessinait, peut-être le bourg de Saint-Jean serait-il l’épicentre de cette « mutation ». Un certain nombre d’habitants, dont je faisais partie, se demandaient d’où cet engouement pour notre bourg pouvait réellement venir. La grand-rue avait certes été pavée et quelques maisons exhibaient des colombages d’une très lointaine époque, mais rien qui puisse justifier ce déferlement.

Cette année, la « fête paysanne » du premier week-end d’août prenait des proportions gigantesques. Pour les années à venir il était même question de limiter le nombre de stands de vente. À deux ou trois petits détails près, tout se passa normalement. L’un de ces petits détails était la venue des gendarmes sur le stand des Meunier. Malgré les protestations d’Yvette et de son fils Laurent, ils avaient procédé à la saisie de trois volailles. Dans la nuit précédente, une dizaine de panneaux « maison Meunier et Fils, spécialiste du poulet aux hormones » avait fleuri sur le stand. De petites affichettes portant les mêmes inscriptions furent même distribuées sur les autres stands. Interpellés par cet incident, les gendarmes avaient agi. Décidément, toujours au cœur de l’action les Meunier ! Je n’étais pas certain que Kessy Kimberly y soit cette fois pour quelque chose.

Le dimanche était également organisé un ball-trap. En début d’après-midi, je décidais de m’y rendre. Je n’apportais pas mon fusil, dans le cas où je souhaiterai faire une planche ou deux, j’en trouverais bien un sur place. C’est en observant deux tireurs côte à côte que le déclic se fit. L’un épaulait à gauche, et l’autre à droite. L’homme qui avait assassiné Ashley et qui avait tiré sur moi épaulait à droite, c’était certain. Mais, lors de la reconstitution, Daryl Maxwell avait, lui, épaulé à gauche. De cela j’en étais maintenant certain aussi. Mais il y avait encore autre chose, pour le moment ça ne me revenait pas. Je repartais aussitôt pour la maison, je devais joindre le juge Vermelaine très rapidement.

– Monsieur Beaumont, vous êtes bien sûr de vous ?

– Certain monsieur le juge, l’homme épaulait à droite, c’est sûr. En revanche Daryl Maxwell, lui, épaulait bien à gauche. C’est lorsque j’ai vu les deux tireurs côte à côte que j’ai compris.

Dès le lundi matin, le juge Vermelaine organisa une nouvelle reconstitution. C’est au moment où Daryl rechargeait son fusil que le deuxième détail me revint à l’esprit. L’arme du tueur avait des batteries classiques, alors que celle de Daryl disposait de platines.

– Alors monsieur Beaumont !

– Je suis confus et désolé, mais le tireur épaulait bien à droite. Sa crosse masquait son visage, c’est en partie pour cela que je ne pouvais pas le reconnaître. Je suis également persuadé que le fusil du tueur ne disposait pas de platines, mais tout s’est passé très vite. En revanche, je suis certain que l’homme épaulait à droite.

– Qu’appelez vous platines, monsieur Beaumont ?

– Ce sont ces plaques métalliques qui viennent épouser la crosse en prolongement de la bascule. Que va-t-il maintenant se passer pour Daryl Maxwell ?

– Il y a toujours les vêtements, les douilles et le chiffon retrouvé chez lui. Ce sont des preuves indirectes, mais elles sont toujours là. À moins, monsieur Beaumont, que vous ayez autre chose à m’apprendre qui pourrait aller dans le bon sens pour Daryl Maxwell. Je sais que votre père et vous-mêmes avez eu quelques problèmes. Récemment, des personnes ont tiré sur votre chien et ont volé des disques durs contenant des choses assez surprenantes. Je sais aussi que vous avez fait quelques petites recherches sur les ventes de maisons anciennes à des Anglais. L’adjudant-chef Brigantin reste persuadé que vous en savez beaucoup, sur tous les incidents et les drames qui se sont déroulés dans la commune. En ce qui concerne les décès des trois abonnés de votre association que vous considérez comme suspects, rien ne peut être fait tant que nous n’avons pas plus d’éléments. Mais je ne vois pas comment un individu pourrait obliger un sanglier, surtout un très gros, à terroriser des retraités au point qu’ils en meurent ? En ce qui concerne l’expéditeur de l’énigmatique e-mail, les recherches se poursuivent. Je l’ai vu, moi non plus je ne comprends pas. Mais peut-être avez-vous une idée sur la ou les personnes qui pourraient en être l’auteur ?

Monsieur Beaumont, si vous pensez que tout est lié, vous pourriez nous exposer votre théorie ?

Le juge avait raison, il était peut-être temps pour moi de tout révéler à la justice. En retrouvant dans ma mémoire les détails qui pouvaient innocenter Daryl Maxwell, l’épilogue de toute cette affaire se profilait peut-être à l’horizon. Il était certain que, si je dévoilais tout, quelques personnes seraient inquiétées. Malheureusement la plupart ne seraient que des vendeurs et des acheteurs ayant fraudé le fisc. Peut-être le notaire parisien maître Conrad Lassaire ferait-il partie du nombre ? De toute façon, ces personnes résidaient en France et le fisc pourrait toujours les rattraper plus tard. Mais la justice parviendrait-elle jusqu’à Kessy Kimberly ? Rien n’était moins sûr !

Non, je devais continuer à me taire et à espérer que de petits développements inattendus poussent cette femme à réagir et à se découvrir. Le juge Vermelaine me ramena à la maison, mais il n’insista pas. Il me précisa seulement qu’il était à ma disposition au cas où.

J’expliquai à papa et à maman comment les choses s’étaient déroulées. J’espérais de toutes mes forces que mon témoignage servirait à innocenter Daryl Maxwell. Il avait passé plusieurs mois en détention alors qu’il n’y était sans doute pour rien.

– Ah oui, nous avons reçu un appel de Lauryn, elle a essayé de te joindre sur ton portable, mais à chaque fois elle est tombée sur le répondeur. Elle demande que tu la rappelles rapidement.

Effectivement, sur le répondeur, il y avait plusieurs appels de Lauryn. Elle ne laissait pas de message, mais me demandait de la joindre rapidement. Les petits développements inattendus viendraient peut-être de Londres ? Depuis mon séjour dans la capitale anglaise, nous nous appelions régulièrement, nos relations s’étaient, si l’on peut dire, consolidées.

– Bonjour Martial, j’attendais ton appel. Il y a cinq jours, j’ai été contactée par Suzy Bergam, c’est la femme qui m’avait donné les informations sur la vente de La Chênaie. Elle voulait me voir d’urgence, elle avait, disait-elle, du nouveau, des choses très importantes à me révéler. Je suis allée au rendez-vous, mais elle n’était pas là. Hier matin, je me suis fait passer pour l’une de ses amies et j’ai appelé son bureau. On ne l’avait pas vu depuis trois jours. Ce matin sa photo était dans le journal, elle a été sauvagement agressée, elle est toujours entre la vie et la mort… J’ai peur Martial, je ne sais pas ce que je dois faire, j’ai vraiment très peur.

Je percevais l’angoisse de Lauryn au travers de sa voix. Si son intermédiaire avait été agressée à cause des informations qu’elle devait lui transmettre, elle était effectivement en danger.

– Lauryn, ne perds pas de temps, saute dans un avion et viens te réfugier ici.

– Je m’inquiète peut-être pour rien, mais l’agression sur cette femme me terrorise. Tu peux vraiment m’héberger quelque temps ?

– Lauryn, tu dois partir immédiatement, je viendrai te chercher à Bergerac. Fais vite, ne perds pas de temps. Dès que tu connaîtras l’heure d’arrivée, appelle-moi !

En arrivant à l’aéroport de Bergerac, Lauryn m’attendait, elle avait pu prendre un autre vol que celui annoncé. Je constatais que ce n’était plus tout à fait la Lauryn que j’avais laissée à Londres. Elle paraissait beaucoup moins détendue, je la sentais préoccupée, tenaillée par une angoisse assez forte. J’avais l’impression qu’elle portait un lourd secret sur ces épaules, un bien trop lourd secret.

Je faisais très attention de ne pas aborder le sujet « Kessy Kimberly » qui, précisément, l’avait amenée ici. J’attendais qu’elle y vienne d’elle-même. Je lui avais parlé des quelques détails qui m’étaient revenus sur le meurtre de sa sœur et de la nouvelle reconstitution qui s’en était suivie. Mais Lauryn n’avait pas eu l’air de s’y intéresser, elle avait fait comme si tout cela ne la concernait plus. J’avais aussi évoqué le vol des disques durs et la blessure faite à Lascar par un ou des malfaiteurs, mais là encore Lauryn avait eu beaucoup de mal à s’engager. Je n’avais pas insisté.

Arrivée à la maison et après quelques minutes seulement, la situation n’échappa pas à maman et à papa.

– Martial, cette fille se fait du mouron, j’espère qu’elle n’est pas dans les ennuis à cause de tes recherches.

Je restais très évasif dans ma réponse, mais maman se doutait bien des raisons qui l’avaient amenée au Bouscarot. Plusieurs fois, Lauryn avait accompagné papa au pré pour surveiller une vache sur le point de vêler. Lorsqu’enfin le bon moment arriva, elle était là pour aider et s’émerveiller sur ces instants magiques. Cet intermède semblait avoir un peu ragaillardi miss Rayan.

La palombe blanche passait maintenant beaucoup de temps dans son nid, à couver sa deuxième nichée, et nous ne l’apercevions que très rarement. Un après-midi, elle refit son apparition dans la cour. Elle virevolta autour de nous, s’attarda du côté de la volaille pour chaparder quelques graines et repartit vers ses appartements. Les petits devaient être nés et le couple allait devoir les nourrir. J’étais impatient de voir la couleur de leur plumage, seraient-ils blancs comme celui de la femelle ou classiques comme celui du mâle ? Les petits de la première couvée étaient normaux.

Tous les matins, Lauryn et moi faisions une longue marche dans la campagne, elle y prenait semble-t-il beaucoup de plaisir. Elle n’acceptait de s’arrêter que lorsqu’elle était très, très fatiguée, presque à bout de force. Mais peut-être que ce dépassement de soi l’aidait à chasser les pensées noires qui la rongeaient. Tout au long du trajet, nos conversations portaient sur tout, et sur rien.

Depuis l’arrivée de Lauryn au Bouscarot, j’avais interrompu mes recherches sur Kessy Kimberly. Pour l’énigmatique e-mail au sanglier, les services de gendarmerie avaient réussi à remonter sa trace jusqu’à un cybercafé de la banlieue de Londres. Mais la piste s’arrêtait là. Les policiers d’outre-Manche poursuivaient leurs investigations, mais l’adjudant-chef Brigantin ne se faisait aucune illusion.

Ce matin, nous partîmes un peu plus tard que d’habitude pour notre marche. Alors que nous nous reposions au fond d’un pré, pas très loin du ruisseau, Lauryn me parla de sa sœur Ashley. C’était la première fois depuis bien longtemps. Mais juste quelques mots, pour seulement me demander si je l’avais déjà amenée ici, à cet endroit bien précis.

– Ta sœur aimait bien la campagne, mais jamais nous ne sommes venus ensemble ici.

La réponse sembla lui convenir, elle m’attira alors vers elle, et nos deux corps sombrèrent comme ivres dans l’herbe. Pendant quelques secondes, mais pendant quelques secondes seulement, il me sembla retrouver chez Lauryn la fougue d’Ashley. Mais après tout il ne s’agissait peut-être que d’une impression dictée par un environnement dans lequel Ashley se plaisait et se complaisait avec moi. C’était la première fois que Lauryn et moi faisions l’amour en pleine nature. Ça ne lui ressemblait pas, d’habitude elle choisissait des endroits beaucoup plus discrets, le plus souvent un lit dans une chambre aux rideaux tirés.

À plusieurs reprises, il m’avait semblé apercevoir au loin, sur la petite route que nous longions à distance, un véhicule noir, type 4 X 4. Il ressemblait étrangement à celui qui m’avait suivi en partant de Bergerac et que j’avais ensuite repéré à Bordeaux. Nous arrivions maintenant au pied d’un petit chemin très escarpé, il grimpait à travers le bois pour rejoindre ensuite le plateau. Je montais le premier, mais bien vite Lauryn me doubla. Arrivée presque tout en haut, elle se retourna et me fit un signe.

– Martial, j’ai oublié ma casquette, au bout du chemin, tu peux aller me la chercher ?

Je redescendais et remontais sans trop me presser. Lauryn était déjà parvenue sur le plateau et devait m’attendre près du chemin.

Arrivé à moitié pente, j’entendis quelques paroles inaudibles venant du haut, et puis ce fut le début du cauchemar. Un coup de feu, puis un second retentirent. La chasse n’était pas encore ouverte, et de toute façon ces détonations ne provenaient pas d’une arme de chasse. Je courais pour tenter d’apercevoir Lauryn. La première des choses que je remarquais, c’était le 4 X 4 noir au bout du chemin, portière ouverte. Lorsque je la vis, elle gisait à quelques pas de la lisière. Dans sa main droite, un revolver à barillet, style 38 à canon court. À moins de trois mètres, le corps sans vie d’une autre femme était allongé. Je reconnus sans peine Sydney, la jeune femme que j’avais croisée lors de la soirée chez les amis de Lauryn à Londres. Tout près d’elle, une arme, un automatique.

Je ne comprenais pas, tout était arrivé si vite. Comment ces armes et cette femme étaient-elles arrivées là ? Je me précipitais vers Lauryn, et m’agenouillais à ses côtés. La jeune femme respirait difficilement, mais elle ne semblait pas souffrir. Ses yeux me fixaient, et une tache de sang s’élargissait un peu en dessous de son sein gauche. Je retirais mon tee-shirt, et le lui glissais sous la tête. Puis je me relevais, m’éloignais de quelques pas et appelais sans attendre les secours. Heureusement le portable captait assez bien et je pus donner avec précision notre position. Je revins ensuite vers Lauryn, et m’agenouillais de nouveau. De la main gauche, je relevais légèrement sa tête, de la droite j’appuyais sur sa plaie, en espérant contenir l’hémorragie. J’essayais de la rassurer, mais j’avais beaucoup de mal à tricher, je voulais lui poser des questions, mais…

– Martial, chut… Je sais, tu ne comprends pas, mais je vais tout t’expliquer, surtout ne m’interromps pas, je n’ai plus beaucoup de temps. Je sais que je ne m’en sortirai pas, je vais aller rejoindre maman et Ashley. Peut-être maintenant ferons-nous enfin la paix !

Cette femme qui est là, tout à côté, ne s’appelle pas Sydney, c’est Kessy Kimberly, la patronne des deux agences immobilières. C’est aussi la femme avec laquelle j’ai longtemps vécu à Londres. Martial, j’ai beaucoup aimé Kessy, notre histoire a été une très belle histoire d’amour. Après, toi et moi on s’est rencontrés, je me suis de nouveau intéressée aux hommes et rien n’était plus comme avant.

Lauryn s’affaiblissait de seconde en seconde, j’essayais de la calmer, et de l’empêcher de parler.

– Martial, je sais que je vais partir, mais avant je dois tout te confesser. Je te dois bien ça. Lorsque tu as commencé à poser des questions pour découvrir le nom d’un mystérieux agent d’affaires anglais, Kessy et moi nous nous sommes renseignées sur toi et ton association. C’est alors que j’ai eu l’idée de contacter Ashley que j’avais perdue de vue depuis des années. Coïncidence extraordinaire, elle habitait ton village. Ashley et moi, nous n’avons pas été élevées ensemble, nos parents ont divorcé alors que je n’avais que 6 mois, Ashley a suivi notre père et maman m’a emmenée avec elle. J’ai découvert plus tard, et à mes dépens, l’appétit de Ashley pour les hommes plus jeunes qu’elle. Elle attendait que je trouve un petit copain pour aussitôt se jeter dessus. Elle n’a pas pu résister à l’envie de m’apprendre qu’elle et toi étiez amants. Pour Kessy et moi, c’était une aubaine. Avec Ashley, nous nous sommes appelées plusieurs fois, et elle m’a parlé de tes recherches. Elle ne pouvait pas savoir que j’étais, avec Kessy, derrière tout cela. Comme vous dites en France, je lui ai tendu la perche, et lui ai proposé mon aide. Jusque-là, notre système fonctionnait à merveille, mais vos suspicions risquaient fort de tout faire chavirer. Je voulais seulement savoir ce que vous prépariez tous les deux. Lorsqu’elle m’a parlé de faire une enquête sur les agences, Kessy a compris que c’était du sérieux et qu’il fallait intervenir. C’est alors que j’ai eu l’idée de faire d’une pierre deux coups, comme vous le dites encore si bien en France. La manie d’Ashley de s’intéresser aux hommes plus jeunes, elle l’a héritée de notre mère. Si nos parents ont divorcé, c’était à cause de maman. Elle a quitté notre père, en m’emmenant avec elle, pour rejoindre un homme plus jeune. Cet homme, qui m’a aussi élevée, s’appelait Daryl Maxwell. Par la suite et sûrement par vengeance, Ashley l’a détourné de maman et s’est fait épouser. Maman n’a pas supporté cela et en est morte. J’ai très mal vécu cette situation et je n’ai jamais pardonné à Ashley pour tout ce qu’elle m’avait fait subir. Je la détestais et lui vouais une haine terrible. Lorsque nous nous sommes retrouvées et chaque fois que nous étions ensemble, ou que nous discutions au téléphone, je devais faire un effort surhumain pour ne pas me découvrir. Avec cette affaire, j’avais enfin trouvé l’occasion de me venger d’Ashley et de Daryl par la même occasion. Ensuite ma sœur est venue à Londres, et il était grand temps de mettre notre plan à exécution. Nous avions tout préparé depuis plusieurs semaines. Lorsque Daryl venait en Angleterre, il allait souvent au stand de tir avec son fusil. C’est là que nous avons ramassé des douilles vides tirées par son arme et récupéré quelques cartouches chargées. C’est également là que nous avons récupéré un chiffon qu’il avait utilisé pour nettoyer son fusil. Nous avons ensuite recruté un homme de main ayant la même silhouette que Daryl et nous l’avons chargé de la sale besogne. Il est parti sur place quelques jours auparavant pour repérer les lieux. Dès le samedi matin, il a pris en chasse le couple Maxwell, à l’aéroport de Stansted. Il l’a suivi en France et jusqu’à Saint-Jean. Il s’est ensuite posté dans la petite maisonnette et a attendu son heure. Tu as eu beaucoup de chance, il devait également t’abattre. Le cocu qui abat sa femme infidèle et son amant, ça a bien fonctionné, sauf que toi, tu en as réchappé. Tu as aussi découvert les deux petites erreurs que nous avions commises. Daryl Maxwell était gaucher et possédait un fusil à platines. Le tueur était, lui, droitier et son arme était une arme classique.

Pour les trois retraités morts de crise cardiaque, tu avais raison, nous les avons aidés à partir dans l’au-delà. Nous avions beaucoup de demandes non satisfaites et ça agaçait prodigieusement Kessy. C’est elle qui a eu l’idée du très gros vieux sanglier, pour pousser prématurément dans la tombe de vieux vendeurs potentiels. Le choix de Saint-Jean pour l’expérimenter nous a paru évident. Nous avons fait une sélection en repérant des retraités propriétaires de maisons à la campagne, qui étaient soignés pour des troubles cardiovasculaires. Avec la femme qui livrait les repas à domicile ça a été facile, elle se charge également des médicaments. Kessy avait engagé un spécialiste des effets spéciaux ayant travaillé pour Spielberg afin de préparer l’animal. En réalité, elle a trouvé une astuce pour le… persuader… En partant d’un très gros sanglier naturalisé, il a mis au point un mécanisme permettant à notre complice de le manœuvrer assez facilement. L’homme avait participé à la conception de dinosaures pour les besoins de plusieurs films, il s’en est inspiré. Les pattes et la gueule du sanglier étaient articulées, ses grognements étaient terrifiants, très réalistes, une vraie réussite. Il ne restait plus à notre complice qu’à frapper à la porte des retraités dès la tombée de la nuit, la personne sortait dans la pénombre et aussitôt… tu connais la suite. Vos experts en « Sus scrofa » n’y ont vu que du feu.

Kessy était vraiment diabolique, lorsque nous nous sommes rencontrées je crois que c’est d’abord cela qui m’a séduit en elle. Mais souviens-toi, quand tu es venu à Londres, et que tu as voulu voir les vitrines des deux agences de Kessy. Tu as d’abord repéré le moulin de Saint-Jean, ensuite dans la seconde vitrine, tu as cru reconnaître une autre maison. Tu avais raison, cette ferme ne se situe pas sur la commune de Saint-Jean, mais juste à la limite, à Dolmayrac. On nous avait signalé la femme qui y vivait, nous savions qu’elle était malade et soignée pour le cœur. Kessy voulait expérimenter une autre méthode, mais à cause de toi, nous avions momentanément renoncé. Tu lui as en quelque sorte sauvé la vie.

Martial, j’ai bien aimé les moments passés avec toi, ça compensait un peu toutes les fois où Ashley me piquait mes petits amis. C’était un juste retour des choses, mais je crois que j’étais aussi un peu amoureuse de toi.

J’étais très ému par les révélations de Lauryn, mais curieusement pas très surpris. Cette jeune femme avait joué et elle avait perdu. Sa plaie, un peu en dessous de son sein gauche, saignait toujours et s’élargissait de plus en plus. Comme un rempart illusoire, ma main s’appuyait dessus pour tenter de retenir quelques parcelles de vie, mais je sentais peu à peu le souffle s’échapper de son corps. Une fois de plus, je lui demandais de se calmer et de ne plus parler. Mais elle savait qu’elle allait mourir et tenait à tout me dire.

L’ambulance n’était toujours pas en vue. Pourtant j’avais bien expliqué le chemin pour arriver à l’endroit où nous nous trouvions. En plus, j’avais laissé mon numéro de portable. Au cas où ils se seraient perdus, les secouristes pouvaient toujours m’appeler.

Après quelques secondes, Lauryn reprit sa confession, mais elle parlait plus vite, peut-être par peur de ne pouvoir aller au bout. Je savais qu’elle faisait un effort démesuré, qu’elle allait puiser tout au fond de ce qui lui restait de vie, comme pour se délivrer. J’aurais dû l’empêcher de parler, mais…

– Kessy prenait un plaisir immense à inventer les astuces pour dissuader les acheteurs locaux de s’intéresser aux maisons que nous convoitions. Lorsqu’elle le jugeait utile, elle trouvait même un moyen pour faire retomber l’accusation sur l’un des habitants du village. Pour Lucien Pasquoalini, qui s’intéressait à la ferme de Mazère, nous avions appris que c’était un type ignoble, vulgaire et brutal avec sa femme. En plus, il avait joué des tours pendables à plusieurs de nos compatriotes. Le coup de l’incendie du bois des Maxwell a été assez facile à préparer. Notre complice s’est chargé de tout. Il a mis le feu au bois et a simplement laissé sur place la casquette qu’il avait précédemment dérobée chez le fermier un jour de marché. Lucien Pasquoalini, qui s’était déjà attaqué à deux ou trois reprises à Ashley et Daryl Maxwell, faisait un coupable idéal. Après il y a eu les Meunier qui avaient jeté leur dévolu sur la ferme des Grandes-Chaumes. J’avais appris qu’ils se vantaient partout que leur taureau était le meilleur, je savais que c’était pour eux un bien très précieux. Je savais aussi qu’Yvette était à la tête du mouvement anti anglais Jeanne d’Arc et j’ai tout de suite pensé à faire abattre leur bête de concours. L’homme qui avait déjà mis le feu au bois s’est chargé de tirer sur l’animal en prenant bien soin de viser la panse, afin que même la viande ne puisse pas être commercialisée. Jouer ce petit tour aux Meunier a été pour moi très, très jouissif. Ensuite les Meunier ont encore essayé d’acheter la maison du Pin parasol. Pour cette affaire j’avais appris, par les Sullivan, que les Meunier et dans le seul but de leur nuire, avaient installé un parc à cochons à proximité de leur maison. Là aussi ça a été très facile, c’est toujours le même homme qui a pris en charge de libérer les porcs et surtout de les éloigner de leur parc. C’était dans la nuit qui a précédé l’exécution d’Ashley par un autre homme, mais je n’ai jamais voulu que ces animaux s’attaquent au corps de ma sœur. Pour le second taureau des Meunier abattu, tu sais comme moi que c’était une erreur. C’est celui de tes parents qui était visé. Pour les hormones retrouvées sur les bêtes des Meunier, c’était encore une idée de Kessy. Ils étaient tellement avides que, lorsque notre faux représentant leur a fait cette proposition, ils n’ont pas hésité une seule seconde. Tu connais la suite. Pour l’incendie de La Chênaie, Kessy a également donné des instructions à son homme de main. Elle voulait absolument se venger de Gaspard Chalut, ton ami le charpentier, c’est lui qui avait osé se dresser contre son projet d’ouvriers intérimaires polonais.

Je crois que l’argent n’était pas la seule motivation de Kessy, quelque part elle haïssait les Français. Son imagination pour vous nuire était sans limite, elle répétait souvent : « L’imagination, c’est comme une bonne lame, il faut l’affûter souvent, sinon le tranchant s’émousse ».

Lauryn semblait de plus en plus mal et les secours n’étaient toujours pas en vue. À chaque seconde qui s’écoulait, son joli visage semblait s’éteindre davantage. Elle était très, très pâle, je l’empêchais de parler en lui déposant ma main sur la bouche. Elle trouva la force de la retirer, pour la reposer sur la blessure. Comme un symbole, nos deux mains étaient maintenant réunies sur cette vie qui s’échappait.

– Martial, j’ai eu beaucoup de plaisir à vivre ces moments avec toi. Dans d’autres circonstances, peut-être aurions-nous pu vivre ensemble une histoire beaucoup plus longue. Le 4 X 4 qui t’a poussé contre le camion, la drogue dissimulée dans ta voiture c’était Kessy. Pour ton père c’était également elle, je n’étais même pas au courant. C’est quand j’ai pris conscience que nous étions allées trop loin que j’ai commencé à te donner des informations, je pensais que tu pourrais arrêter Kessy. Lorsque je t’ai téléphoné il y a quelques jours, je t’ai parlé de cette femme qui a été battue et retrouvée mourante, c’était vrai. C’était aussi son œuvre, juste pour une simple histoire de commission. Kessy avait compris que je n’étais plus tout à fait de son côté. Elle m’avait promis le même sort si je ne venais pas ici pour t’empêcher de continuer de te mêler de ses affaires. Elle m’avait chargé de t’éliminer. Lorsque tu es venu l’autre jour me chercher à l’aéroport, un homme m’avait, quelques minutes auparavant, remis cette arme. Je savais que je ne pourrais pas te faire de mal, mais j’ai quand même pris l’arme. Chaque fois que nous partions en randonnée, elle était dans mon sac à dos, au cas où. Kessy a compris ce qui se passait, elle ne voulait pas me perdre et en même temps elle voulait se venger, alors elle est venue elle-même. Je ne lui en veux même pas, elle et moi avons vécu une très belle histoire, mais nous sommes allées trop loin, il y a eu trop de morts.

Au bout du chemin, l’ambulance arrivait enfin. Deux hommes couraient vers moi. Mais il y avait un point qui n’était pas encore éclairci.

– Lauryn, et l’e-mail reçu par Christian Escaire, celui que j’ai retrouvé sur son disque dur. L’e-mail avec la petite fille et le gros sanglier, c’est bien Kessy n’est-ce pas ? C’était ça, la nouvelle méthode que Kessy voulait expérimenter ? Personne n’y a rien compris, comment cela devait-il fonctionner ?

Lauryn eut encore la force de sourire. Elle ouvrit la bouche, mais au même instant je sentis que la pression de sa main sur la mienne n’était plus, sa vie venait de s’échapper. Je n’aurais pas de réponse à ma dernière question. Son petit sourire illuminait toujours son visage, elle partait sereine. Cette femme m’avait leurré, elle s’était servie de moi, avait même voulu me tuer, mais je ne pouvais m’empêcher de la pleurer.

J’avais aimé deux femmes, deux sœurs, mais mon acharnement à vouloir découvrir quelques vérités les avait conduites toutes les deux vers leur assassin. D’une certaine manière, j’avais atteint mon but, faire en sorte que Kessy Kimberly se découvre et commette une erreur.

Les secouristes étaient maintenant tout à côté, je me levais et leur faisais comprendre que c’était fini. Je les laissais avec ces deux corps sans vie et partais vers le Bouscarot.

En passant à côté du cadavre de Kessy Kimberly, je me posais une question : cette femme avait-elle réellement commis une erreur ?

– Monsieur, monsieur, il vous faut rester là, les gendarmes arrivent, il vous faut rester là !

Sans même me retourner, je fis un signe aux secouristes, juste pour leur signifier que cela n’avait désormais plus aucune importance.

La tête dans le brouillard, je redescendis le petit chemin dans le bois, pour repartir ensuite le long du ruisseau. Je marchais vite, en ne pensant à rien.

De loin, j’apercevais maintenant la maison de mes parents, devant, plusieurs personnes semblaient s’activer. Puis je reconnus Robert Bournac, le maire de Saint-Jean, courant vers moi.

– Martial, Martial, vite, vite, on vient de repérer le grand vieux sanglier, à La Citadelle. Il a percuté la voiture de la boulangère qui faisait sa tournée, d’après elle c’est un vrai monstre. Il est blessé et il est sans doute très dangereux. Il faut le retrouver avant qu’il ne s’en prenne à quelqu’un d’autre. Prends vite ton fusil, on organise une battue. Christophe Laveine et Jean-François Sylvestre sont déjà sur place, vite il nous faut du monde… Je pars devant, rejoins-nous vite…

J’avais du mal à comprendre, le gros solitaire n’existait pas, il n’avait même jamais existé. C’était une invention de Kessy, de Kessy Kimberly, la petite amie de Lauryn. Comment cet animal mécanique pouvait-il se trouver à La Citadelle ?

Puis mon regard fut accroché par le bleu et le blanc de leur plumage. La palombe blanche et ses deux petits venaient à ma rencontre et m’accompagnaient vers la maison.