CHAPITRE 1 SUR 7
Chapitre 1 — Une lumière céleste
Le Sud-Ouest est l’une des régions de France les plus prisées par les Anglais, ils s’y installent et cultivent la nostalgie des vieilles pierres et celle d’une très lointaine époque. Cette situation n’est guère du goût de tous les indigènes (ou autochtones, ou natifs, c’est la même chose, mais en moins bizarre). Certains considèrent en effet que ces populations ne font que reconquérir, par l’argent, les territoires dont ils avaient été chassés par notre Jeanne d’Arc emblématique. Ils les accusent de tous les maux, mais surtout de faire indûment grimper les prix des biens qu’ils convoitent. Toutefois, il est très rare que l’un de ces natifs (indigènes, ou encore autochtones) lorsqu’il a lui-même une maison à vendre, refuse la proposition d’un « envahisseur », qui, la plupart du temps, est bien supérieure à celle des locaux. Mais il faut bien le reconnaître, il y a aussi les purs et durs, qui ne sont pas disposés à céder le moindre pouce de terrain, surtout s’ils n’ont rien à vendre. Pour les plus combatifs, il était même grand temps de se mobiliser, afin de récupérer l’espace perdu.
Dans la petite commune de Saint-Jean-sur-Automne, la situation était encore plus alambiquée. En quelques mois, le bourg avait acquis une notoriété certaine, et même, durant l’hiver, de nombreux touristes faisaient le détour. Cette célébrité soudaine avait pour effet de faire gonfler le nombre de personnes voulant y résider, surtout les Anglais, toujours et encore eux, considérés par certains habitants et même par d’autres (oui, oui) comme l’ennemi héréditaire.
Pour les habitants c’était selon. Pour ceux qui pensaient n’avoir rien à gagner (sinon des em…), une grande part de responsabilités incombait au père Deslandes et à son épicerie.
Un curé, c’est fait pour dire la messe, célébrer les mariages, les baptêmes et enterrer les morts, pas pour faire du commerce à l’ancienne.
Pour d’autres, les plus éclairés (enfin tout dépend du camp dans lequel on se place) ceux qui avaient un peu ou beaucoup à gagner, le curé était le sauveur. C’était le précurseur, celui qui avait montré la voie. Une lumière, peut-être divine, était apparue dans le ciel de notre magnifique Sud-Ouest et notre curé avait su le premier trouver « l’interrupteur ». Eh oui, notre curé avait comme tant d’autres de ses confrères bien du mal à joindre les deux bouts avec seulement la quête et le denier du culte. Alors, lorsque la mère Tancogne avait arrêté, à près de 85 ans, son activité d’épicière-mercière-débitante de tabac, il lui avait proposé de la reprendre. Tout le monde l’avait pris pour un fou, certains affirmaient même que la soutane lui était montée à la tête (on aura compris ce que certains voulaient dire par là). La vieille dame ne voyait guère plus de deux clients par jour, et encore parce qu’elle leur faisait crédit. C’est vrai que, par temps de neige, ils se faisaient beaucoup plus nombreux. Malheureusement ou heureusement (encore une fois tout dépend du côté où l’on se place) la neige n’apparaissait à Saint-Jean qu’une à deux fois l’an et pour quelques heures seulement. Et c’est là que notre curé, sûrement très bien inspiré par le regard de notre Seigneur, avait eu une idée de génie. Celle de transformer l’établissement « genre supérette poussiéreuse, la plupart du temps dégarnie », en « véritable épicerie des années trente, où l’on trouve de tout ». À l’image du general store de l’ouest américain, la boutique, baptisée « Le Presbytère » proposait une gamme très large de produits allant du savon, aux sabots, en passant par le beurre, le fromage ou les petits pois, sans oublier le cirage et même les cartouches en période de chasse. Une véritable caverne d’Ali Baba. Le bouche à oreille (buzz) fonctionnait bien et on venait maintenant d’assez loin pour admirer le magasin qui tenait d’ailleurs plus du musée que de l’épicerie. Personne ne savait trop où il se procurait certains de ses produits dont les marques très anciennes avaient disparu depuis longtemps : chicorée Arlatte, pâtes alimentaires Brusson Jeune, biscuits Gazon ou encore le chocolat Lombard. Ni d’où venait d’ailleurs la jolie vendeuse toujours très souriante, habillée d’époque, qui l’épaulait dans sa tâche.
Quelques semaines plus tard, profitant de l’aubaine, Olivier Aignard, notre colosse, ancien pilier et figure emblématique de Saint-Jean, transforma également sa boulangerie, en adoptant le style de l’épicerie. Il remplaça son enseigne clignotante par une simple plaque émaillée, son four électrique par un four à bois, et acheta quelques vieilles étagères et vieux meubles dans un bric-à-brac. Il sut également convaincre (c’était pas gagné d’avance) sa femme Odette et sa vendeuse Patricia de porter le costume d’époque. Comme il ne savait pas trop de quelle époque il s’agissait, sa femme opta pour le début du xxe et la vendeuse pour la fin du xixe. Du mardi, au dimanche midi, sa boutique ne désemplissait plus, et rapidement il fut obligé d’engager un compagnon.
Dans la foulée, Virgile Grangveneur le chef d’un très prestigieux restaurant parisien, licencié de son restaurant trois étoiles, repris par un Américain adepte de la new cuisine, quitta la capitale pour installer un café-auberge également à l’ancienne qu’il nomma… « Chez Virgile ». Là encore on pouvait découvrir des boissons d’un autre siècle : liqueurs Hanappier, apéritif Kina Lillet. Il avait même réussi à retrouver un spiritueux légendaire à base d’absinthe qui faisait fureur.
Puis un maréchal-ferrant-bourrelier, un brocanteur-antiquaire, un fabricant de bougies… et… bref en quelques mois, Saint-Jean montait de grade (ce n’était plus un village, mais un bourg) et devenait incontournable…
Rapidement la population passa de 250 à 400 habitants, le centre du village se « ranima ». Certains conseillers municipaux soulevèrent l’idée de redonner un ton médiéval au bourg en repavant les rues (enfin la rue) et en sollicitant les habitants afin qu’ils donnassent à leur façade une allure moyenâgeuse. D’autres et pourquoi pas les mêmes, parlèrent de rouvrir l’école et de créer un « musée des temps anciens » sur les vestiges qui subsistaient à la sortie du village. On ne savait pas trop s’il s’agissait de ceux d’un château ou d’un lavoir, mais qu’importe… la région, le département, peut-être même l’État allaient aider, alors pas de problème… (je ne sais pas vous, mais moi en parlant de l’aide de la région, du département, ou de l’État, j’ai l’impression de parler de l’argent des autres… ça fait moins mal).
Cette soudaine lumière sûrement céleste avait eu un autre effet. Celui de déplacer comme par miracle la future ligne « LGV » et celle à très haute tension qui devaient passer à une centaine de mètres de notre clocher. À quelques kilomètres de chez nous, un autre clocher, resté lui dans l’anonymat, profiterait de ce modernisme (et de ce qui va avec).
Bref, notre bourg se voyait maintenant jusqu’à Londres et même bien au-delà et les conséquences n’allaient pas tarder à se faire ressentir. Petite compensation, les râleurs de tous poils avaient de quoi occuper leur passion.
C’est dans cette campagne qu’Ashley et Daryl Maxwell, des Anglais de Londres, jetèrent leur dévolu sur le Moulin de Saint-Jean. À part son côté dominant, sa surface imposante, et ses murs de pierre, la bâtisse complètement en ruine et envahie par les ronces n’avait rien d’exceptionnel. Il devait y avoir eu, à cet emplacement, il y a très longtemps, un Moulin à vent, mais toutes traces avaient maintenant disparu. Après d’importants travaux qui lui redonnèrent éclat, prestance et dignité, Ashley et Daryl prirent possession des lieux au début du mois de mars. Avec la maison, les Maxwell avaient également acheté quelques parcelles de bois et des friches. Certaines attenantes à la maison, d’autres disséminées et enclavées parmi les terres agricoles. Le tout dépassait les 30 à 40 hectares. Certains agriculteurs avaient, un peu tard il est vrai, proposé de racheter quelques parcelles qui jouxtaient leurs terres. Mais les Maxwell avaient toujours refusé.
Daryl, âgé de 53 ans, et Ashley de 38, travaillaient tous deux dans la communication. Ils œuvraient grâce à Internet et l’ADSL qui couvrait depuis peu Saint-Jean-sur-Automne. Le couple avait adopté deux chevaux et il n’était pas rare de rencontrer la dame, montant l’un d’eux, un hongre pommelé, le long des routes et des chemins.
Quelques mauvaises langues avaient laissé entendre que les Maxwell n’avaient pas quitté Londres seulement par amour des vieilles pierres, de la campagne et du Sud-Ouest. On avait appris on ne sait trop comment, et on ne sait trop par qui, que dame Ashley avait des passions cachées. Daryl son époux l’aurait, pour la protéger des démons de la jeune chair, convaincu de venir s’installer avec lui en France. Certains s’étaient même avancés jusqu’à dire qu’elle pouvait s’accommoder aussi bien de chair mâle que femelle, pourvu qu’elle soit tendre. Toutefois (vous savez ce que c’est en province, on s’étonne d’un rien et il faut s’occuper, surtout au printemps et en été, les journées sont longues), (et même en hiver parce que là, ce sont les soirées qui sont longues) personne n’était en mesure de prouver quoi que ce soit (enfin pas pour le moment). Tous ces ragots n’étaient sûrement l’œuvre que d’envieux, de jaloux et de malfaisants.
De toute façon, ici, Daryl pouvait légitimement espérer que son épouse Ashley ne subisse aucune tentation. Les seuls Anglais du village (pardon du bourg) avaient plus de 50 ans, donc pas de risque.
Si certains British ne faisaient aucun effort pour parler la langue de Molière, ce n’était pas le cas des Maxwell qui maîtrisaient parfaitement bien le français.
À la lecture de ces premières lignes, vous pourriez penser que la suite ne sera qu’une banale histoire de clochers (il y en a effectivement deux dans la commune) se faisant la guéguerre par « étrangers » interposés. Non, non, détrompez-vous, je plante juste le décor ! Petit à petit mon imagination va s’activer… Enfin je l’espère… Définition de l’imagination : éclairage soudain, très singulier, mais souvent très éphémère d’une partie du cerveau, dû à des éléments complexes, généralement incontrôlables. L’imagination suggère, mais n’impose pas. Chez certains sujets, l’imagination est innée, et omniprésente, chez d’autres ordinaire, ou encore très passagère, et chez d’autres complètement inexistante. À votre avis dans qu… Non, non, soyez sympa, attendez au moins quelques pages de plus ou même la fin de l’ouvrage pour répondre !
Avertissement : l’imagination poussée dans ses extrêmes peut rapidement se révéler source de problèmes (parfois très « définitifs », voir plus loin dans le texte).
Amélie et Marcel Beaumont (mes parents) m’ont baptisé Martial, je suis leur unique et plus bel enfant. Né il y a 27 ans, j’ai grandi au Bouscarot, une petite ferme située sur les coteaux au sud de Saint-Jean. Je ne l’ai quittée qu’après mes études et travaille maintenant à Bordeaux, dans le négoce du vin. Il m’est impossible de véritablement couper le lien qui me relie à cette maison et à cette campagne. Revenir au Bouscarot, c’est pour moi comme une retrempe de l’âme, c’est mon univers d’enfant, et mes racines y sont profondément ancrées. Toute mon enfance je l’ai passée à courir dans les champs, les prés et les bois. J’ai une passion démesurée pour la nature. Cette campagne je l’ai dans la peau et je n’éprouve de véritable sentiment de liberté que lorsque je suis au Bouscarot. Je connais tous les recoins de la commune par cœur. J’y reviens régulièrement, au moins deux fois par mois. L’automne c’est ma saison préférée, et, dès septembre, je m’y réfugie tous les week-ends. Pour le moment, ça va je maîtrise, et j’ai pas envie que ça change.
Cette maison du Bouscarot, jamais je ne pouvais imaginer que mes parents puissent un jour s’en séparer. Après eux, jamais je ne m’en séparerai non plus. Dans quelques années, sans doute, j’aurai une famille, et ensemble nous y passerions de nombreux week-ends. Mais, j’aime bien ma vie sans contrainte d’aujourd’hui, y a donc pas d’urgence.
De plain-pied, élevé en pierre du pays, le bâtiment principal jouxte le petit pigeonnier qui est devenu mon domaine réservé. Pendant très longtemps, il avait accueilli des pigeons et des poules dans sa partie basse. Lorsque je suis parti travailler à Bordeaux, papa et maman l’ont fait aménager juste pour moi. Par la fenêtre, de mon lit installé dans la mezzanine, j’ai une vue dégagée sur la garenne et ses vieux chênes. Au rez-de-chaussée, le petit salon ne dispose, outre la porte d’entrée, que d’une lucarne de forme arrondie. Chaque fois que j’y reviens, j’ai l’impression de rentrer dans un nid, mon nid. Je crois bien que mes parents, surtout maman, ont voulu me transmettre un message : « Ici tu es chez toi, tu es libre d’y venir et d’y amener qui tu veux », enfin la jeune fille que tu auras choisie pour faire nos petits-enfants. Au grand désespoir de maman, ce n’était absolument pas ma préoccupation première pour le moment.
Devant la maison, le banc en pierre que mon grand-père avait installé est toujours là. Chaque fois que je le regarde, des souvenirs envahissent mon esprit. Je me rappelle le vieil homme qui, assis dessus, me prenait sur ses genoux pour me raconter des histoires (un peu d’émotion, ça fait pas de mal). Puis, un jour, ce fut mon père qui m’avait pris sur ses genoux et il m’avait alors expliqué que le grand-père nous avait quittés pour aller se reposer au ciel. Il avait pris la suite, et ses histoires avaient remplacé celles du grand-père. Un jour, moi aussi je prendrai mon petit garçon ou ma petite fille sur mes genoux pour lui raconter des histoires. Dès qu’il faisait beau, maman dressait la table sous le vieux tilleul. Le soir nous y discutions jusqu’à plus d’heure. Non, jamais je ne pourrai me séparer de cette maison (attention mon bonhomme, tu deviens trop sentimental, faut réagir, sinon…).
En ce début du mois d’avril, je savais que la mousseronnière au fond du bois des Ruches, tout au bord de l’Automne allait produire sa première pousse. C’était l’une des plus précoces, je l’avais découverte par hasard, et j’étais sûrement le seul à la connaître. De toute façon, dans la commune, il n’y avait aujourd’hui que les irréductibles pour s’intéresser aux mousserons. Pourtant, l’omelette aux mousserons de maman, ces senteurs, cette saveur… Je vous dis pas… Enfin, seuls ceux qui ont goûté peuvent dire. Les petits plats des mamans (enfin pas de toutes, surtout de nos jours) nous accompagnent la vie durant, le problème c’est lorsque nous devons faire des comparaisons. Je sais que certains ne jurent que par ces trucs à base de viande prémâchée servie dans… Chacun son truc…
Ce samedi matin, je me levais au petit jour, je ne tenais pas à me faire repérer. Lascar et Ripp manifestaient déjà leur enthousiasme, mais bien vite ils comprirent qu’ils ne seraient pas de la balade. Arrivé sur place, je m’avançais, repoussais avec précaution quelques pousses de lierre, et fini par découvrir, ici et là, quelques têtes blanches. Les mousserons (certains « pisse-froid » diront que ce sont des faux mousserons, mais en omelette, même faux… Enfin, je me suis déjà exprimé sur le sujet) n’étaient pas très gros (faudra juste que maman mette un ou deux œufs en plus) et je décidais d’attendre le lendemain dimanche pour les cueillir. Quelques heures de plus ce n’était pas grand-chose, mais après je repartais à Bordeaux et ne serais de retour que dans quinze jours, c’est-à-dire bien trop tard.
Le dimanche matin, je n’arrivais sur place que vers 8 h 30. Je commençais ma cueillette, lorsque j’entendis un bruit derrière moi. Pensant avoir affaire à un chevreuil, je me retournais sans trop de mouvement. Surpris, je me relevais d’un bond. À quelques mètres se tenait une femme, vêtue d’un habit de cavalière, cravache en main, bombe sur la tête. Assez grande, blonde, ce n’était pas une déesse, mais se dégageait d’elle un certain charme et quelque chose d’autre que je ne pouvais encore définir.
– Je peux savoir ce que vous faites là, monsieur ?
Je compris que j’avais affaire à madame Maxwell. Elle parlait avec un léger accent anglais, mais son ton était vif et autoritaire. Voulant surprendre l’intrus (moi), elle avait sans doute laissé son canasson pommelé au bord du ruisseau. Cette dame ne semblait pas connaître les us et coutumes de la région et n’appréciait apparemment pas la présence d’un individu (encore moi) dans son bois. Je tentais une approche diplomatique.
– Bonjour madame, je suis Martial, le fils des Beaumont, de la ferme du Bouscarot. Nous sommes vos plus proches voisins. Je ramasse seulement quelques champignons.
Ma réponse n’eut pas l’air de la satisfaire.
– Je vois bien que vous êtes en train de ramasser des champignons, mais vous êtes sur mes terres et personne ne vous a donné d’autorisation. Je vous somme de quitter ces lieux immédiatement.
J’essayais de lui expliquer que ramasser quelques champignons qui n’intéressaient personne et qui, de toute façon, allaient finir par pourrir, n’était pas bien grave. Mais, plus la discussion se poursuivait, et plus le ton montait. Devant ma détermination à ne pas me laisser impressionner, madame Maxwell commença à me traiter de voleur et de voyou. Voyant que j’avais affaire à une hystérique, je jouais la carte du mépris. Je me retournais et recommençais ma cueillette. L’Anglaise ne put supporter l’affront. Elle se rua à l’endroit où je me tenais, et sauta à pieds joints tout autour de moi, dans l’intention bien évidente de détruire tous les champignons qui pouvaient encore s’y trouver. Je la regardais faire, complètement déconcerté. Non contente d’avoir tout piétiné, elle arracha de mes mains la poche contenant ma récolte et la jeta à terre. Je réussis à la récupérer, avant qu’elle ne puisse sauter dessus. Vexée, elle leva sa cravache, bien décidée à me frapper.
– Mais vous êtes complètement piquée ma pauvre dame, faut vous faire soigner. Vous pensez vraiment que votre numéro de sauvage m’a impressionné ? Mais pas du tout. Sachez simplement une chose, ici vous n’êtes pas en Angleterre et vous ne ferez pas la loi.
Papa avait une expression bien à lui (avec les cons, il n’y a qu’une issue possible, les prendre de vitesse) que je m’empressais d’appliquer à la lettre.
– Chère madame, ces champignons vous ne les avez pas plantés ni même semés, c’est dame nature qui s’en est chargée. Alors ils sont autant à moi qu’à vous, le lieu où ils se trouvent n’a aucune importance.
C’était de la mauvaise foi pur jus, mais je marquais un point. L’Anglaise abaissa sa cravache, elle semblait s’être un peu calmée et j’en profitais pour quitter la place. Mais, au lieu de couper au plus court, je lui tournais le dos et entrepris de traverser tout son bois. Je voulais seulement lui faire comprendre qu’on ne pouvait pas traiter quelqu’un de voleur et de voyou simplement parce qu’il avait ramassé quelques champignons. Je connaissais d’autres bons endroits sur la propriété des Maxwell, mais, lorsque je reviendrai dans quinze jours, je devrai agir avec encore plus de discrétion.
Deux semaines plus tard, je retournais sur la propriété des Maxwell, mais dans un autre endroit. Je connaissais une autre bonne place au fond d’une friche. Dans l’herbe assez haute, je pensais être parfaitement dissimulé. Les mousserons étaient bien au rendez-vous, mais madame Maxwell également. Je n’étais pas là depuis plus de 5 minutes, lorsqu’elle fit son apparition, toujours vêtue de son habit de cavalière. Sa monture devait attendre quelque part, au détour d’une haie. Cette fois elle ne paraissait pas en colère, visage plutôt souriant elle s’avança vers moi, me tendant la main. Surpris, je me levais et la lui serrais. À la façon dont elle retenait prisonnière, ma main dans les siennes, j’aurais dû me douter de la suite, et des conséquences à moyen terme, mais bon…
– Excusez-moi pour l’autre jour, je n’aurais pas dû me mettre en colère pour quelques champignons. Je ne me suis pas présentée, je m’appelle Ashley, Ashley Maxwell.
– Martial Beaumont, enchanté de faire votre connaissance. Pour l’autre jour c’est oublié, mais comment m’avez-vous trouvé ici, vous me surveillez ?
– Je me lève toujours de très de bonne heure, je vous ai vu par hasard venir par ici, j’ai pensé que vous retourniez aux champignons. Je me suis dit que c’était là une bonne occasion pour venir vous demander pardon.
Plus elle parlait et plus elle s’approchait de moi (avertissement : moi, veut dire le héros, et seulement le héros) et plus sa voix se faisait douce, mélodieuse. Vue de plus près et même de très, très près, je constatais qu’Ashley n’était pas dépourvu d’arguments et de quelques autres petites choses que je commençais à mieux discerner.
– Vous savez Martial, je peux vous appeler Martial ? Mon mari est parti à Londres pour quatre jours, il retourne là-bas tous les mois. Cette fois, j’ai décidé de ne pas l’accompagner, mais je m’ennuie un peu et j’ai aussi peur de rester seule la nuit. Lorsque je vais dans le village, personne ne m’adresse la parole. J’ai l’impression qu’on nous considère comme des envahisseurs.
Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du mien. La cravache et la bombe s’envolèrent. Lorsque je sentis ses lèvres sur mes lèvres (toujours celles du héros) et sa langue s’emparer de la mienne (il n’y en a que pour lui, mais ça va pas durer, c’est quand même moi qui décide, enfin presque, en réalité c’est mon imagination, et là…) je compris que sa réputation de mangeuses d’hommes (jeunes) n’était pas usurpée, mais en même temps que cette femme avait besoin d’être rassurée. J’allais m’y employer et de toute mon âme. Les hautes herbes nous dissimulaient parfaitement, il faisait beau, et les oiseaux chantaient. Ashley était dotée d’un tempérament assez tumultueux, difficile à contenir (difficile aussi pour l’auteur d’écrire ces lignes, ce n’est qu’un homme après tout). Je crois que ce qu’elle (Ashley) venait de découvrir dans cette campagne un peu reculée offrait d’indéniables avantages. À défaut de jeunes Anglais, elle avait décidé de croquer du jeune Français (pas mauvais le jeune Français du Sud-Ouest, bien accommodé, sûrement bien plus raffiné et bien meilleur que l’Anglais). J’étais de quelques années plus jeune qu’elle, et pas trop mal fait de ma personne. Je compris rapidement qu’elle comptait en tirer profit, aujourd’hui, mais également à plus long terme. J’étais célibataire, et ne revenais à Saint-Jean que quelques jours par mois. Je n’étais donc pas très encombrant et représentais pour elle une véritable pépite.
Régulièrement, Ashley et moi nous nous retrouvions en pleine campagne. Ces petites parties de jambes en l’air oxygénantes semblaient lui convenir parfaitement (comme à moi d’ailleurs). Ça ne durait jamais plus d’une heure, mais la séance était intense. En plus, une heure était le temps idéal pour ne pas éveiller les soupçons du mari, Daryl Maxwell. Moi, je ne me posais pas de question sur le devenir d’une telle relation, Ashley était plutôt une bonne affaire, je dirais même une véritable experte.
À la lecture des quelques pages qui précèdent, vous pourriez penser que mon imagination veut maintenant vous entraîner sur le terrain de la gaudriole. Ne prenez pas de conclusion hâtive, ce n’est absolument pas mon style : c’est encore le décor, patience il reste plus de deux cents pages. Je vous prie, détendez-vous…, calez-vous confortablement et poursuivez la lecture… À moins que vous ne souhaitiez dormir…
Un jour du mois de juin, en recherchant un veau égaré, Maryse Pasquoalini, de la ferme de Grand-Vent, avait apparemment surpris nos divertissements. Elle n’avait bien sûr pas manifesté sa présence, et s’était sans doute accordé une petite récréation (une voyeuse la Maryse, voilà ce qu’elle est). Malheureusement pour nous, la Maryse était aussi une pipelette grand format et la nouvelle fit rapidement le tour du village, mais sans parvenir semble-t-il jusqu’au Moulin de Saint-Jean (le mari).
Lorsque j’arrivais le vendredi soir suivant au Bouscarot, maman m’informa de la situation. Mon père ne semblait pas trop se préoccuper du problème et partit lire son journal au salon. Les mamans se font rapidement du mouron pour leur progéniture, en plus elles veulent pour leur rejeton ce qui se fait de mieux. Les papas aussi, mais ils le cachent mieux.
– Que tu couches avec cette Messaline ne nous regarde pas, mais nous habitons un petit village et tout le monde parle derrière notre dos. Tu ne dois plus voir cette femme, d’abord on ne sait même pas comment elle s’appelle. Ces Anglais, ils arrivent chez nous et ils ne disent même pas leur nom, des vrais sauvages. Il y a aussi le curé, le père Deslandes, il est venu nous voir tout exprès jusqu’ici. Par contre lui, je le retiens, il m’a juste dit que vous deviez être un peu plus discrets. Si même la religion baisse les bras, où va-t-on ? C’est vrai que lui aussi, côté femmes, d’après ce qui se raconte… y a qu’à voir sa vendeuse ! Elle est gentille, c’est vrai, mais… Enfin bref !
– Maman, l’Anglaise s’appelle Ashley, Ashley Maxwell. Je ne l’ai vue que deux ou trois fois peut-être quatre. Son mari était reparti à Londres pour trois à quatre jours. Elle s’ennuyait et en plus, elle avait un peu peur, ici personne ne lui adresse la parole. Tu sais pour une Anglaise, elle est très gentille.
– Ça, je comprends que tu la trouves gentille. Mais si chaque femme allait retrouver un autre homme dès que son mari a le dos tourné, où irait-on ? Martial, cette étrangère est dangereuse, tu ne dois plus la revoir.
– Maman cette femme n’est pas dangereuse, j’ai simplement essayé de la rassurer, on s’est vu deux ou trois fois et puis voilà. Que voulais-tu que je fasse ? Mais il a fallu que la Pasquoalini nous surprenne, et qu’elle aille tout raconter ? Elle est jalouse cette femme, en plus je suis certain qu’elle est restée pour assister au spectacle. Après le coup de sabots qu’il a reçu aux testicules, son Lucien doit avoir beaucoup de mal à la satisfaire. Et puis, la Pasquoalini avec tout ce qu’on raconte sur elle, je suis certain qu’elle aurait bien aimé être à la place de l’Anglaise.
– Ne parle pas comme ça de Maryse, tu ne sais rien, ce ne sont peut-être que des ragots. Lui, c’est un sale type, ça, c’est certain, mais elle, à part parler un peu trop, c’est sûrement une brave femme. Rien ne prouve qu’en allant en ville pour faire ses livraisons, elle rencontre d’autres hommes. Ce ne sont sûrement que des rumeurs. Elle a bien du courage pour le supporter, si ton père était comme lui, il y a longtemps que je ne serais plus là. J’espère seulement que cette femme ne t’a pas emberlificoté, elle a presque vingt ans de plus que toi.
– Maman nous n’avons pas plus de dix ans de différence d’âge, en plus pour nous c’est juste un jeu. On se retrouve en cachette et on passe une heure ou deux ensemble, voilà c’est tout.
– Un jeu, c’est pas dieu possible ce que je suis obligée d’entendre. Heureusement que ton père et moi, on ne s’est pas amusés de cette façon, au milieu des champs, à la vue de tout le monde. Au jour d’aujourd’hui les jeunes n’ont plus de morale. Je vais aller préparer à manger, ça m’évitera d’entendre tes âneries. Ce n’est pas dieu possible cette jeunesse, ils couchent ensemble au beau milieu de nulle part, et voilà, c’est tout, pauvre France, mais où cela va-t-il finir ? J’espère que tu te protèges au moins !
Je ne répondis pas et me dirigeais vers le salon.
– Alors papa quoi de nouveau dans le journal ?
– Rien de très intéressant, le prix du bœuf descend encore, bientôt il faudra payer pour les vendre. À part ça, les subventions pour les céréales baissent aussi, c’est déjà la sécheresse, et si ça continue il faudra donner aux vaches le foin de l’hiver. Tu vois, ce ne sont que des « réjouissances ». Je me demande pourquoi j’achète encore le journal, il ne donne que de mauvaises nouvelles, et je le sais. Mais je m’acharne quand même à le lire tous les jours et en plus je regarde les infos à la télé et là c’est encore pire. Eux ils commencent toujours par deux ou trois petits drames, de quoi mettre les téléspectateurs dans l’ambiance. Après tout les humains ont peut-être besoin de ça pour survivre, savoir qu’il y a plus malheureux que soit doit quelque part les rassurer. Heureusement à Saint-Jean on est tranquilles, c’est pas facile tous les jours, mais on est tranquilles. Ah oui, avec l’Anglaise, fait quand même attention. Des fois les cocus ils peuvent avoir un regain de fierté, et ça peut mal se passer. En ce qui concerne la Maryse, tu as raison, c’est une idiote et c’est sûr qu’elle aurait aimé se trouver à la place de ton Anglaise.
Vérité ou rumeur, la Maryse avait la réputation d’avoir des élans de « générosités » envers d’autres hommes, mais elle était apparemment très sélective. Les mâles de la campagne n’avaient (paraît-il) aucune chance, sûrement une question de standing. La « dame » allait régulièrement en ville pour livrer des clients (les Pasquoalini faisaient partie d’un groupement « Le pré dans votre assiette ») et, aux dires de certains, elle en profitait pour soi-disant s’envoyer en l’air (une prime à la livraison en quelque sorte). Son mari, Lucien Pasquoalini, était un sale type, vantard, prétentieux, fier à bras. Il la frappait régulièrement et ça ce n’était pas des rumeurs, l’accusant sans cesse de le tromper. Certains avançaient que Maryse trompait son mari pour se venger du Lucien qui la frappait. Comme dans l’histoire de l’œuf et de la poule, il était difficile de savoir qui avait commencé ?
C’est ce moment que choisit maman pour faire irruption dans le salon. Mais peut-être écoutait-elle déjà notre conversation ?
– Qu’est-ce que vous racontez encore tous les deux ?
– Absolument rien maman, on parlait juste de la baisse du prix du bœuf et de la suppression des aides.
– Et que viennent faire la Maryse, Ashley, et le cocu dans la baisse du prix du bœuf ? Venez manger, ça vous évitera de dire des âneries.
Ce samedi après-midi, il bruinait et Ashley et moi avions prévu de nous retrouver au fond du petit bois, tout près du ruisseau dans une cabane au milieu des prés servant de réserve à foin. Je ne voulais pas peiner maman, mais, en même temps, j’avais très envie de retrouver ma gourmande, au tempérament de cannibale. Je partais donc en voiture comme si je me rendais à Villeneuve, mais je laissais mon véhicule sur le plateau avant de me rendre à pied à notre rendez-vous. Avec Ashley j’évoquais la découverte par Maryse Pasquoalini de nos entrevues coquines. J’eus comme l’impression qu’elle s’en moquait éperdument. Au contraire, je crois même que la simple pensée d’avoir été épiée la révéla encore plus exigeante. Je ne regrettais pas d’être venu, mais l’excès de ferveur dont elle faisait preuve augmentait à chacune de nos rencontres. Cette femme n’était décidément pas à mettre en toutes les mains : cœur malade attention danger.
Le 14 juillet jour de la fête nationale, Ashley et Daryl Maxwell firent une très désagréable découverte. Vers 10 heures, en arrivant au bout de leur avenue, ils constatèrent que des plaisantins avaient bloqué l’entrée en déversant pendant la nuit plusieurs tonnes de fumier. Ils appelèrent tout de suite les gendarmes, lesquels, pour cause de cérémonie, ne purent arriver sur les lieux que vers 13 heures. Ils relevèrent plusieurs indices, firent même des moulages d’empreintes de pneus et de semelles de bottes. Ils conseillèrent ensuite aux Maxwell de contacter un paysan qui pourrait venir les aider à déblayer la sortie. Ashley pensa tout de suite aux Beaumont (mes parents). Elle demanda aux gendarmes s’ils pouvaient passer au Bouscarot leur demander ce service en repartant pour Villeneuve. L’adjudant-chef Julien Brigantin sauta sur l’occasion. Il pourrait ainsi déjà commencer son enquête. Amélie et Marcel Beaumont (mes parents) n’étaient sûrement pas dans le coup, mais ils devaient savoir des choses. De plus il avait ouï-dire que le fiston, Martial (moi), tenait régulièrement compagnie à Ashley Maxwell. Lorsqu’Amélie entendit Ripp aboyer, elle sortit de la cuisine.
– Bonjour madame Beaumont, vous allez bien ? Je souhaiterais parler à votre mari.
– Bonjour monsieur Brigantin. Marcel est allé au pré ! Tenez, voilà Lascar qui arrive, son maître ne doit pas être bien loin. Mais que se passe-t-il, nous sommes le 14 juillet, vous devriez être au repos aujourd’hui ?
– Madame Beaumont, la gendarmerie et au service des administrés, 7 jours sur 7, nous ne baissons jamais le rideau. Des individus malintentionnés ont déversé plusieurs tombereaux de fumiers devant l’allée du Moulin-de-Saint-Jean. Ce n’est pas très malin, et nous sommes juste là pour vous demander si vous pouviez les aider à déblayer leur entrée ?
– Du fumier devant l’entrée des Maxwell ? Mais qui peut avoir fait une chose aussi stupide ? C’est vrai que ces gens sont assez renfermés. Mais, tant qu’ils ne nous cherchent pas des poux dans la tête, je ne vois pas pourquoi nous irions leur chercher querelle. Tu entends ça Marcel, cette nuit des imbéciles sont allés verser du fumier sur l’avenue du Moulin-de-Saint-Jean. Les gendarmes demandent si tu peux aller aider les Maxwell à déblayer l’entrée ?
L’adjudant-chef Julien Brigantin expliqua une nouvelle fois ce qui s’était passé et il réitéra sa demande. Sans avoir l’air, il essaya d’en savoir un peu plus sur l’atmosphère dans la commune et les relations entre les habitants et ces nouveaux venus. Il ne put découvrir grand-chose qu’il ne savait déjà.
Moins d’une heure plus tard, Marcel (papa), au volant du John Deere (vu le prix, une folie, mais à la campagne pour épater, ce ne sont pas les tenues vestimentaires qui comptent, ni même les bagnoles, c’est le tracteur), équipé de la fourche à l’avant et de l’épandeur à l’arrière, arriva au Moulin de Saint-Jean. Ashley et Daryl Maxwell étaient déjà à pied d’œuvre. Équipés de pelles, ils tentaient de faire disparaître l’énorme tas de fumier en chargeant la petite remorque du tracteur tondeuse (toujours un John Deere).
Daryl Maxwell, le premier, s’approcha de papa.
– Bonjour monsieur Beaumont, je vous remercie d’être venus aussi vite. J’ai l’impression que vos compatriotes ne nous estiment pas beaucoup. Mais nous avons acheté cette maison et les terres tout à fait légalement, et ce n’est pas cette stupide plaisanterie qui nous fera partir d’ici. Pour nous, la guerre de Cent Ans, c’est du passé. Pourtant, j’ai l’impression que certains habitants de Saint-Jean en sont encore au Moyen Âge.
Rien de très surprenant pour un village transformé en bourg médiéval.
Marcel (papa) avait bien une idée sur les noms des plaisantins qui s’étaient soulagés des deux remorques de fumier. Mais peut-être s’agissait-il d’un cadeau, destiné à fertiliser le jardin des Anglais ? Les généreux donateurs souhaitaient juste rester anonymes ! D’après les traces, deux tracteurs étaient venus sur les lieux. Tous les deux étaient arrivés et repartis par la route du haut. Pour papa, donner les noms des personnes qu’il soupçonnait ne lui serait jamais venu à l’esprit. Les gendarmes étaient là pour ça. En moins d’une demi-heure, l’entrée fut dégagée et le fumier épandu sur les terres avoisinantes. Entre-temps, Amélie Beaumont (maman) était arrivée et, pendant que son mari (papa) travaillait, elle en profita pour faire connaissance avec les Maxwell.
Dès que tout fut en ordre, Ashley et Daryl Maxwell insistèrent pour payer le service. Papa leur fit comprendre qu’un service ne se payait pas, mais se rendait (comme en permettant par exemple aux Beaumont de chasser sur leur terre). Pendant plus d’une heure, autour d’une, puis de deux, bouteilles de chardonnay, les Maxwell et les Beaumont (mes parents) devisèrent de choses et d’autre. Sans même le vouloir (quoique), la conversation biaisait toujours, sur les relations, ou plutôt les non-relations entre les ruraux et les nouveaux venus. Avant d’attaquer la troisième bouteille de chardonnay, Ashley proposa aux Beaumont de rester à dîner. Amélie (maman) refusa gentiment, en prétextant qu’ils devaient s’occuper des bêtes. Marcel (papa) était moins catégorique, pour lui l’occasion était rêvée. Depuis des années que le Moulin de Saint-Jean était à vendre, tous les chasseurs de la commune et nous en premiers, venions régulièrement sur les terres. Mais à présent que les Maxwell l’avaient acheté, les choses seraient sûrement très différentes. Martial (moi) lui avait raconté la scène que lui avait faite Ashley juste pour quelques champignons, alors qu’en serait-il pour la chasse ? Depuis, la situation avait quand même quelque peu évolué. La communication, il n’y a que ça de vrai.
De leur côté, les Maxwell avaient besoin d’alliés dans la commune et la ferme des Beaumont, le Bouscarot, étant mitoyen, ils insistèrent. Quelques brochettes, une bonne bouteille de Buzet, une salade, de la glace… Après tout, ils sont pas si mal ces Anglais… (Attendons quand même la suite pour voir).
Amélie (ma maman) aussi avait une bonne raison de mieux connaître les Maxwell, elle pensait à la relation entre Ashley et son fils (moi). En la côtoyant elle pourrait peut-être la convaincre d’arrêter de me voir (moi).
Marcel et Amélie (mes parents) partirent s’occuper du bétail (maman rentra aussi les poules). Les deux parties ayant des bonnes raisons de passer la soirée ensemble, les deux couples se retrouvèrent vers 8 heures sur la terrasse du Moulin de Saint-Jean. Pour ne pas être en reste, ils (mes parents) apportèrent un bocal de foie gras, et une côte de Marmandais rouge (pour les brochettes). Et, au cas où la soirée se prolongerait, une bouteille de Duras moelleux (ce vin se boit sans soif). Marcel (papa) essaya bien d’attirer la conversation, vers les passe-temps et les habitudes des locaux. Les champignons, la pêche, la chasse, mais à chaque fois les Maxwell détournaient la conversation pour revenir à des choses banales, des choses qui ne pouvaient engager, ni fâcher personne. Amélie (maman) avait bien compris où voulait en venir son mari (papa). Mais elle avait aussi compris que les nouveaux propriétaires du Moulin de Saint-Jean n’étaient pas disposés pour le moment à discuter des us et coutumes des locaux.
Le lendemain, maman me téléphona pour m’informer de la mésaventure survenue aux Maxwell. J’avais moi aussi une idée bien précise sur l’identité des coupables présumés, mais il était encore trop tôt pour citer des noms. Le vendredi soir suivant, lorsque j’arrivais au Bouscarot, la conversation porta bien entendu sur les événements du 14 juillet. L’affaire avait maintenant fait le tour du village, et des noms commençaient même à circuler. Celui de Lucien Pasquoalini était en première ligne, de toute façon le bonhomme ne démentait même pas. Il répétait seulement à qui voulait bien l’entendre, qu’il n’y avait aucune preuve contre lui et que de toute façon les étrangers n’avaient qu’à rester chez eux. Les gendarmes lui avaient rendu visite, mais mis à part les moulages de plâtres, réalisés sur le lieu des événements et qui correspondait aux pneus de son tracteur et aux semelles de ses bottes (mais également à des dizaines d’autres), rien ne pouvait véritablement l’accuser directement. Il avait bien effectué dernièrement de l’épandage de fumier dans ses prairies, mais ça ne prouvait rien.
Pour une fois, je suivis les conseils de maman et je zappais le rendez-vous convenu avec Ashley. Je l’appelai, prétextai une obligation de dernière minute et m’excusai. Le samedi après-midi, comme souvent, je faisais un tour « Chez Virgile » le bar de Saint-Jean pour retrouver quelques copains. Depuis que Virgile Grangveneur avait créé le café-auberge d’une autre époque, le lieu était devenu le rendez-vous des jeunes de tout le canton et même de plus loin. C’était sympa son truc, les tables, les chaises, le mobilier, l’ambiance, tout y était, même les poivrots, dont certains squattaient l’établissement à longueur de journée et même de soirée.
Je connaissais bien Laurent Meunier qui habitait toujours avec ses parents, Pascal et Yvette Meunier, à la ferme du Plateau. Il avait mon âge et lui et moi avions usé nos culottes sur les mêmes bancs de l’école (aujourd’hui disparue et remplacée par la nouvelle mairie) de Saint-Jean. Toutefois, nos deux familles ne s’appréciaient guère. La discussion porta rapidement sur cette affaire de fumier et je savais que la famille Meunier faisait copains-copains avec celle des Pasquoalini. Laurent me reprocha tout de suite le fait que nom père ait aidé les Maxwell à déblayer l’avenue. Une discussion un peu houleuse s’amorça.
– Vous leur reprochez quoi exactement aux Maxwell ? Je te rappelle quand même que la femme qui leur a vendu la maison et les terres est la tante de ta mère. Pourquoi n’avez-vous pas acheté le Moulin ?
– Elle est peut-être la tante de ma mère, mais les Anglais ont fait monter le prix.
– Ne raconte pas d’idioties, la maison était en ruine et personne n’en voulait. Elle est restée plus de trois ans en vente, les Maxwell ont conclu l’affaire en une semaine. Pour les terres, tout le monde s’est réveillé trop tard. Même mes parents, il aurait fallu qu’elle les donne. Je me rappelle bien de ce qui se disait. Personne ne s’était réellement informé du prix, pourtant on entendait partout qu’elle en voulait un prix fou. Lorsque j’ai donné à mon père le prix que certaines terres s’étaient vendues, il a bien regretté.
Laurent Meunier était bien le fils de ses parents, mais la partie physique léguée par sa mère, Yvette (née Laspeyre), l’emportait largement. De toute façon le père, Pascal, n’avait pas droit à grand-chose et surtout pas à la parole. Yvette, propriétaire de la ferme du Plateau, régissait tout à sa guise. Grâce à sa cupidité, son avidité et son sens très particulier des affaires, elle avait réussi à racheter un bon nombre de terres à Saint-Jean et dans les communes avoisinantes.
– C’est vrai que toi, tu es très au courant, puisque tu couches avec l’Anglaise. C’est sûrement parce qu’elle monte un canasson castré qu’elle t’excite tellement ? De toute façon cette affaire ne te regarde pas, tu n’habites plus ici.
Comme je l’ai déjà dit plus haut, l’une des choses que Laurent avait malheureusement hérité de sa mère, était son physique quelque peu ingrat. Yvette avait réussi à se faire épouser de Pascal, grâce à ses biens. Elle avait plusieurs fois essayé de reproduire ce schéma pour marier Laurent. Mais, même avec l’argent qu’elle proposait de mettre dans la corbeille, les prétendantes potentielles avaient toujours fui le jeune homme. Hélas pour lui, les seules qui avaient dressé l’oreille n’avaient pas passé la sélection de madame Meunier. Ce n’était pas très élégant de ma part, mais, lorsque Laurent s’en prenait à ma famille ou à moi-même, je tirais sur cette corde, en dépassant parfois les limites du raisonnable.
– Avec la tronche que tu as, il est certain que tu n’as aucune chance avec elle, ni d’ailleurs avec aucune autre femme. Même les p… te fuiraient. Je te conseille Internet, c’est ton seul espoir, mais n’affiche surtout pas ton portrait. Si toutefois tu arrives à obtenir un rendez-vous, arrange-toi pour qu’il soit très tard et assure-toi que la nuit soit sans lune. Dans l’obscurité la plus totale et sans prononcer un mot, tu as peut-être une chance. En ce qui concerne les choses qui se passent sur la commune, elles me regardent autant qu’à toi. Vous croyez être les patrons parce que vous possédez quelques terres, mais vous vous trompez lourdement. Aux prochaines élections ce sont ceux qui arrivent de la ville, les étrangers comme vous les appelez, il y aura aussi très certainement des Anglais, qui vont vous piquer la mairie. Vous êtes passés juste il y a cinq ans, cette fois ils sont bien plus nombreux et vous n’aurez même plus de conseiller. Vous allez voir les impôts locaux, vous allez morfler, parce qu’avec ceux de la ville, Saint-Jean aura bientôt sa piscine et tout ce qui va avec. Ils prévoient même de créer une crèche pour les enfants. La rue pavée, c’est eux, les maisons à l’ancienne c’est encore eux, le musée, l’école et tout le reste, encore et encore eux. Savourez bien, les Meunier, encore une année, après…
Laurent avait la fâcheuse tendance à croire que tout pouvait se régler grâce à un tracteur et quelques tonnes du fumier.
– Et tu crois qu’on va se laisser faire, dès qu’on connaîtra les noms de la liste adverse, on va s’en occuper. Tu as vu les Anglais, je suis passé devant l’avenue du Moulin-de-Saint-Jean dans l’après-midi du 14 juillet. Ils avaient l’air malins au milieu de leur tas de fumier, avec leur tracteur tondeuse et leur remorque. Si ton père s’était occupé de ses affaires, ils y seraient encore.
– Mon père réfléchit, lui au moins. Ceux de ta famille ont bien sûr quelques difficultés, vu qu’ils n’ont qu’une partie de cerveau activée. La lumière n’est pas partout installée. La connerie, c’est comme une bonne lame, on doit l’affûter régulièrement sinon elle s’émousse. Chez les Meunier j’ai l’impression que la meule tourne en permanence. C’est pour vous comme une deuxième nature, c’est comme qui dirait génétique. Maintenant, avec le nom que vous portez, la meule qui tourne, c’est plus que normal.
L’affaire paraissait bien mal engagée, mais Olivier Aignard, notre colosse boulanger de Saint-Jean, entra à l’instant et mit un point final à la discussion. Certains de mes propos avaient véritablement vexé et blessé Laurent Meunier, mais je ne regrettais aucune de mes paroles. Il ne tarda pas à quitter le groupe.
Petit à petit, dans le bourg de Saint-Jean, deux camps se dessinaient, mais une grande partie de la population n’avait pas encore choisi le sien. Celui des « antis » considérait que la commune n’appartenait qu’à ceux qui avaient des terres et qui étaient nés dessus. Celui des « pour », réunissait quelques paysans, les commerçants du village, quelques néoruraux, français et étrangers. Ni le maire, Robert Bournac, et ni le père Deslandes le curé de la paroisse, ne s’étaient encore prononcés ou ne souhaitaient pas prendre parti.
À partir du jeudi et durant tout le premier week-end d’août, c’était la « fête paysanne » à Saint-Jean qui prenait pour l’occasion des allures d’un mini Rungis à la campagne. On venait de tout le Sud-Ouest pour vendre à Saint-Jean et la terre entière s’y rendait pour acheter (j’exagère à peine). Durant les quatre jours, le marché fermier s’étendait sur plus de 2 hectares. Le midi et le soir jusqu’à pas d’heure, c’était ripaille. Les senteurs des poulets à la ficelle, des magrets au foie gras, des confits de canards ou des cochons à la broche attiraient plus sûrement les touristes autour des tables, que le sermon du curé, les fidèles à l’église (heureusement le curé tirait son épingle du jeu grâce à son épicerie et à sa charmante vendeuse). Le samedi et le dimanche, la manifestation s’agrémentait d’un vide-greniers géant. Depuis maintenant deux années, les envahisseurs (entendez par là les Anglais) proposaient sur un stand prenant de plus en plus d’importance, des petits meubles et autres objets typiquement anglais (faut bien qu’ils meublent les maisons qu’ils achètent). Les antis avaient bien essayé de s’y opposer mais ne pouvaient obtenir gain de cause. Qu’à cela ne tienne, profitant de la nuit et sûrement aussi de quelques bouteilles en trop (on est plus fort après), quelques éléments extrêmes (chez les antis, tous étaient extrêmes) décidaient de réagir. Au petit matin, Ashley et Daryl Maxwell et leurs amis Elliott et Shirley Sullivan constatèrent avec stupeur que plusieurs dizaines de bouse de vaches bien fraîche (pour certains, fraîche ou en conserve, cette substance était devenue une arme incontournable) avaient été déposées sur le stand. Afin que la surprise soit totale, les coupables avaient pris la précaution de retirer les bâches de protection et de les réinstaller ensuite. Tous (et vous aussi) avaient une idée bien précise sur l’identité des coupables, mais personne, ni même les principaux intéressés ne mêlèrent la gendarmerie à cette affaire. Vers 10 heures, les lieux avaient retrouvé une dignité certaine. Le bouche à oreille fit son effet et un grand nombre de visiteurs se pressèrent sur le théâtre de l’incident. Malheureusement c’était juste pour voir, et le chiffre d’affaires ne fut pas à la hauteur (à part les Anglais, qui souhaiterait des meubles ou de bibelots british pour sa maison ?). Excepté quelques excès de beuverie, la fête se termina sans autre incident.
D’assez bonne heure le 15 août, accompagné de Ripp et de Lascar, je partis faire une balade du côté de l’étang des Maxwell. Lorsque je vis Ripp revenir avec un carpeau dans la gueule, je m’étonnais. Je m’approchais et constatais que le petit lac ne contenait, à part quelques flaques ici et là, plus d’eau. Pourtant deux jours auparavant papa était venu jusqu’ici et n’avait rien vu d’anormal. Je m’avançais au-dessus de la matte et remarquais que la petite écluse était ouverte. Une grande quantité des poissons, gardons, carpes et tanches agonissaient dans la boue et, par endroits, dans moins de 5 centimètres d’eau. Quelques-uns avaient dû trouver refuge en aval, dans le petit fossé.
Je pouvais comprendre que la venue des Anglais en terre du Sud-Ouest en agace certains, mais je n’arrivais pas à admettre que l’on ait pu s’attaquer à des poissons. Chez certains individus, la bêtise est une seconde nature, bien menée elle pouvait rapidement devenir redoutable, mais seul un artiste de haut vol était capable de la gérer avec autant de talent.
Si je voulais sauver quelques cyprinidés (du latin cyprinidae : ne croyez pas que je veuille faire le malin, si j’ai utilisé ce terme c’est juste pour éviter la répétition), je ne devais pas perdre de temps. Je rentrais très rapidement à la maison.
– Tu crois que c’est encore le Lucien qui a fait ça ? Après la fête, si c’est lui, il va trop loin. Il vaut mieux que ce soit ton père qui aille avertir les Maxwell.
Pendant que papa se rendait au Moulin de Saint-Jean, je remplissais la tonne servant à approvisionner les bêtes. Je partis ensuite avec le tracteur pour tenter de limiter les dégâts.
Ashley n’avait pas voulu se déplacer, seul Daryl Maxwell était là pour constater les dommages.
Je réussissais à récupérer une quarantaine de carpes, heureusement des plus grosses, quelques gardons et quelques tanches (tous de la famille des cyprinidae). Malheureusement des dizaines d’autres avaient péri. Papa et Daryl Maxwell me rejoignirent. L’homme me salua à peine, et ne me remercia même pas, ce qui me laissa penser qu’il devait être un peu au courant des frasques de sa femme Ashley (plus exactement de nos frasques).
– Monsieur Maxwell, nous avons une grande mare pas très loin d’ici, je vous propose d’y entreposer les poissons, vous pourrez les récupérer lorsque votre étang sera de nouveau en eau.
Il répondit oui, mais sans trop de conviction, puis il repartit vers le Moulin de Saint-Jean. Comme pour l’incident de la fête, le British ne souhaitait apparemment pas avertir les gendarmes. Je fus à cet instant persuadé que le bonhomme envisageait une riposte.
Cette fois encore, l’annonce de cette affaire fit rapidement le tour du village et chaque camp reçut de nouvelles adhésions.
Fin août, je revins au Bouscarot pour quelques jours de vacances. Dans la nuit du 1er au 2 septembre, toute la maisonnée fut réveillée par les sirènes des pompiers, il était 2 heures du matin. Du devant de notre porte, les flammes nous paraissaient gigantesques. Le grand bois, contigu au Moulin de Saint-Jean, était en feu. Maman semblait effarée.
– Si c’est encore le Lucien, cette fois il n’y coupera pas. Pour lui c’est la prison. Il est fou cet homme, un vrai dément, je la plains la Maryse, la pauvre femme ! Si les pompiers ne font rien, toute la commune va brûler !
Papa et moi sautâmes rapidement dans ma voiture. Arrivés sur la petite route, tout en bas de la colline, nous fûmes soulagés. Bien heureusement, le feu ne se dirigeait pas vers la maison des Maxwell.
Devant le Moulin de Saint-Jean, deux pompiers sécurisaient la zone. Ashley et Daryl nous expliquèrent qu’ils avaient été alertés par le hennissement des chevaux. C’était vers 1 heure du matin et ils avaient aussitôt prévenu les secours.
À cet instant, l’adjudant-chef Brigantin de la brigade de Villeneuve arriva devant la maison, apparemment ce n’était pas les Maxwell qui l’avaient averti. Papa m’attira à l’écart, après les trois premières affaires dont la gendarmerie s’était semble-t-il complètement désintéressée, le contact risquait d’être houleux. Le feu avait pris en pleine nuit et il ne pouvait s’agir que d’un acte crapuleux. Mais cette fois l’affaire était très grave.
Le 2 septembre, à 5 heures du matin, les pompiers maîtrisaient totalement le sinistre. L’incendie avait dévasté une dizaine d’hectares de bois, et 5 ou 6 hectares de friches. Le tout appartenait aux Maxwell. Les flammes s’étaient arrêtées d’elles-mêmes en bordure d’un champ récemment labouré, appartenant à mes parents.
Vous aurez compris que les choses devenaient plus sérieuses. Cette histoire n’est bien sûr qu’une fiction, mais même dans une fiction, l’auteur se doit de suivre le fil, le fil de l’imagination qui le conduit. Je ne maîtrise donc rien, je raconte seulement, et les circonstances me commandent maintenant de me départir du ton un peu badin adopté jusqu’ici. C’est vrai, j’en ai profité, parce qu’après, c’est une tout autre histoire… J’ai donc décidé de ne plus vous importuner avec mes « interventions intempestives » et ce jusqu’à la dernière ligne.
Dès l’aube, une vingtaine de gendarmes étaient à pied d’œuvre pour tenter de trouver des indices. L’adjudant-chef Brigantin se rendait, lui, dès 7 heures chez le principal suspect, à la ferme de Grand-Vent. Il était accompagné de quatre gendarmes. Lucien Pasquoalini ne semblait pas très étonné de voir arriver les forces de l’ordre. Pendant que l’adjudant-chef l’interrogeait, ses hommes passaient la maison et tous les bâtiments au peigne fin. Le ton fier à bras de Lucien n’était pas pour plaire à l’adjudant-chef, il avait passé la nuit dans les bois et son humeur n’était pas à la joie. Il remarqua que Maryse Pasquoalini avait une partie du visage tuméfié. À 7 heures 30, il embarquait, menottes aux poignets, le couple à destination de la gendarmerie de Villeneuve. Vers 9 heures 30, deux gendarmes arrivèrent porteurs semble-t-il d’un indice déterminant découvert dans les bois, pas très loin du lieu de départ de l’incendie.
– Madame Pasquoalini, reconnaissez-vous cette casquette ? Nous avons interrogé des témoins qui affirment en avoir vu une identique sur la tête de votre mari.
Maryse chouinait, mais ne disait rien.
– Maryse Pasquoalini, c’est votre mari qui vous a arrangée de la sorte, d’après les rumeurs ce ne serait pas la première fois ? Il vous a menacée si vous parliez, c’est ça ?
Avec ce qu’il vous fait subir je n’arrive pas à comprendre que vous le protégiez ! Écoutez, de toute façon, avec l’épaisseur de crasse qu’il y a à l’intérieur de la casquette, nous n’aurons aucun mal pour retrouver son propriétaire. Si vous ne voulez pas être accusée de complicité, je vous conseille de dire tout de suite la vérité.
– Oui, je pense que c’est la sienne. Elle est déchirée sur le côté, oui c’est bien celle de Lucien.
L’adjudant-chef Brigantin ne perdit pas une seconde, il savait maintenant qu’il tenait son bonhomme et en jubilait par avance.
– Lucien Pasquoalini, cette fois tu es fait. Nous avons retrouvé ta casquette sur les lieux de l’incendie, même ta femme l’a reconnu. Tant qu’il s’agissait d’un tas du fumier, de quelques bouses, ou de quelques poissons, c’était stupide mais pas bien grave. Un incendie qui pouvait mettre en péril la vie de plusieurs personnes, là c’est du sérieux. Je te conseille d’avouer tout de suite, je pense que le juge en tiendra compte.
Lucien Pasquoalini ne répondait pas, il ne semblait même pas comprendre ce qui lui arrivait. Puis il se leva d’un bond et commença à parler fort, et de plus en plus fort. Ses mots, entrecoupés d’insultes, sortaient vite, trop vite pour que les gendarmes puissent les comprendre. Il était question de traquenard, de complot, de machination, de vendu. L’adjudant-chef Brigantin lui ordonna de s’asseoir et de se taire, bizarrement l’homme obtempéra presque immédiatement. Mais moins de vingt secondes plus tard, il bondit de nouveau en hurlant, et en gesticulant avec force. Il saisit le bord du bureau, et le renversa d’un mouvement brusque. L’ordinateur et tout ce qui se trouvait dessus fut projeté et s’éparpilla à même le sol. Sa haine d’homme aigri resurgissait maintenant en flot continu. L’adjudant-chef et un deuxième gendarme essayèrent de le maîtriser, mais ils n’y parvenaient pas. Un troisième, puis un quatrième arrivèrent et ils réussirent à le traîner dans une cellule. Mais le Lucien continua son vacarme. Dans un autre bureau, Maryse Pasquoalini pleurait à chaudes larmes, elle avait bien compris que tout ce chahut était l’œuvre de son mari. L’adjudant-chef avait repris son interrogatoire. Au début, Maryse avait affirmé que son mari était resté à la maison toute la nuit. Et puis, au fil des minutes, et des questions sans cesse reposées, elle en était de moins en moins certaine. Elle finit par avouer que Lucien était peut-être sorti vers minuit, mais elle s’était rapidement rendormie et ne pouvait savoir l’heure de son retour dans la maison. Elle avoua également que Lucien et Pascal Meunier étaient bien responsables de la petite plaisanterie faite aux Maxwell le 14 juillet. Ils avaient eu cette idée quelques jours auparavant, alors qu’ils épandaient du fumier et en avaient gardé deux remorques pour le Moulin de Saint-Jean. Pour la fourniture de bouses sur le stand et la vidange de l’étang, elle ne pouvait rien dire, elle ne savait pas.
Lucien Pasquoalini n’avoua pas, et continua, mais dans le calme cette fois à clamer son innocence. Pour lui, la casquette, c’était une machination, elle avait été abandonnée sur les lieux par les véritables coupables, dans le but de le désigner lui. Pour le juge, la casquette était un élément déterminant, la culpabilité de Lucien Pasquoalini ne faisait aucun doute. Il y avait également les trois autres affaires, même anodines, qui faisaient maintenant pencher la balance du mauvais côté. Lucien Pasquoalini fut mis en examen pour incendie volontaire, dégradation de bien privé et public et placé sous mandat de dépôt au centre pénitentiaire. Le méchant était mis hors d’état de nuire, mais Lucien Pasquoalini était-il vraiment le méchant ?