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Chapitres
  1. 01Une lumière céleste
  2. 02L’oiseau mythique
  3. 03Le brocard
  4. 04Pauvre poulet
  5. 05Voyage en terre ennemie
  6. 06Un petit tour et puis s’en va
  7. 07Le dénouement
LE NET AU PRÉ · TOME 1Chapitre 2 / 7

CHAPITRE 2 SUR 7

Chapitre 2 — L’oiseau mythique

Cela faisait maintenant quelques semaines que je n’avais pas revu Ashley, nos séances régénératrices me manquaient un peu. Dans l’après-midi du samedi 22 septembre, je décidais d’aller faire un tour au bois des Ruches. Il avait plu quelques jours auparavant et les ceps devaient se trouver. Une grande partie avait brûlé dans l’incendie de la nuit du 2, mais les flammes avaient miraculeusement épargné deux ou trois des endroits les plus favorables. Je n’étais pas là depuis plus de cinq minutes, lorsque je vis surgir Ashley dans le bois.

– Alors monsieur Beaumont, les champignons sont-ils au rendez-vous ?

– Bonjour Ashley, vous m’avez surpris ! (Toujours ce vous très sensuel) Non, il n’y en a pas un seul. La pousse n’a pas encore eu lieu, il va falloir attendre encore quelques jours, je pense être venu pour rien.

Ashley avait sur moi le regard du fauve crevant de faim convoitant une gazelle. Elle s’approcha de ma personne, avec la ferme intention de me faire oublier ma déconvenue.

– Ashley, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

Bonne ou mauvaise, je n’étais plus en mesure de pouvoir résister. Cette femelle avait dans l’idée de me faire rattraper les deux mois d’abstinence extraconjugale. Je dois avouer que sa technique était véritablement très au point, et, devant un tel étalage de talent, je n’eus d’autre solution que de m’incliner.

Un mois et demi après son incarcération et dans l’attente du procès, Lucien Pasquoalini fut remis en liberté. En réalité tout le monde se posait une question, pour quelle raison l’avait-on gardé si longtemps en prison ? L’homme avait toujours nié être responsable de l’incendie, il avait accusé le coup, et la détention semblait l’avoir brisé. Il s’était replié sur lui-même, et n’avait plus rien du bravache narguant son monde. On ne le voyait plus en ville, il ne s’occupait que de ses bêtes et ne sortait de la ferme de Grand-Vent qu’en de très rares occasions. Grand fervent de la chasse au chien courant, il n’avait même pas pris son permis.

Cette affaire aurait pu calmer les ardeurs des deux camps qui s’étaient constitués dans la commune. Mais c’est tout le contraire qui se produisait, la cassure paraissait maintenant encore plus franche.

Olivier Aignard, le boulanger de Saint-Jean prit la tête du mouvement des « pour », et Yvette Meunier, de la ferme du Plateau, de celui des « antis ». En réalité la campagne des municipales débutait avec plus d’un an d’avance. Le maire, Robert Bournac, qui, pendant un temps, avait laissé entendre qu’il ne voulait pas se représenter, avait peut-être changé d’avis (Saint-Jean prenait de l’importance et son maire avec…) Alors pour le moment il ne prenait position, ni pour les uns, ni pour les autres.

Dans son sermon du premier dimanche du mois, le père Deslandes appelait la population à dialoguer plutôt qu’à polémiquer. Il fit de longues phrases, dans lesquelles il exhortait ses fidèles à plus de fraternité et plus de tolérance. Toutefois, malgré les touristes (les touristes visitent les églises, mais bien peu vont à la messe), son auditoire était plus que clairsemé, ses paroles auraient du mal à franchir les murs de son église. Heureusement il avait son épicerie et… sa vendeuse.

Courant septembre, deux maisons de plus passèrent dans le camp des Anglais. La ferme de Mazère, que venait d’acquérir Cody et Kimberley Stanley se situait à proximité de la ferme des Pasquoalini. Au fil du temps, ceux-ci s’étaient approprié le chemin communal qui desservait leur maison et qui se poursuivait jusqu’à la ferme de Mazère. Les nouveaux acquéreurs auraient pu utiliser un autre accès plus court, mais il aurait fallu pour cela qu’ils sacrifient quelques arbres. Il y avait aussi et surtout l’épisode des bouses de vaches dont ils avaient été les victimes lors de la fête de Saint-Jean (difficile à digérer, même pour des Anglais). Alors ils exigèrent de la mairie qu’elle remette en état celui qui passait par la ferme de Grand-Vent, la maison des Pasquoalini. Yvette Meunier profita de cette demande jugée abusive pour rameuter le camp des antitout.

Cette nouvelle affaire, qui aurait sans nul doute quelques répercussions (avec tout le reste) sur la feuille des impôts locaux, fut exploitée par les « antis ». Ils y gagnèrent quelques adhésions de plus et exigèrent du maire qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour de la prochaine réunion du conseil municipal. Une majorité s’éleva contre, et le maire en avisa les Stanley. Moins de huit jours plus tard, celui-ci recevait une mise en demeure de maître Gaspard Montaigne, l’avocat des Stanley. La mairie avait un mois pour commencer les travaux de réfection du chemin, passé ce délai l’avocat menaçait la commune d’une astreinte judiciaire de 150 € par jour. Robert Bournac convoqua de nouveau le conseil municipal pour tenter de régler ce nouveau litige. Cette fois le conseil, et à une voix près, vota pour la réfection du chemin.

La rupture semblait définitivement consommée, une nouvelle guerre de Cent Ans se profilait à l’horizon. Les Anglais ne se satisfaisaient pas de prendre possession du Sud-Ouest en spoliant les indigènes, mais en plus ils vidaient sans vergogne les caisses des communes.

Lorsque je rentrais ce vendredi soir, mon père me fit lire un article dans le journal.

– Regarde, depuis quelques jours, Saint-Jean-sur-Automne fait la une des journaux.

En réalité papa exagérait un peu, c’était seulement le troisième article en quinze jours, et en pages locales. L’affaire du chemin était présentée par un journaliste qui avait enquêté sur le terrain. En y regardant de plus près, il s’était aperçu que de nombreux chemins communaux donnant directement dans des fermes étaient régulièrement entretenus par la commune. Il avait également relevé que d’autres chemins, privés cette fois, étaient également entretenus aux frais des contribuables. Le journaliste laissait sous-entendre que la requête des Stanley était fondée.

Le fait que des personnes étrangères au village (pardon au bourg), se mêlent de leur affaire n’était pas pour faire retomber la pression. La cocotte-minute de Saint-Jean produisait de la vapeur, mais aucun système ne permettait qu’elle s’évacue. Déjà, au marché de Saint-Jean plusieurs prises de becs avaient failli tourner au pugilat.

Malgré les problèmes qu’ils avaient rencontrés et dans un souci d’apaisement, Ashley et Daryl Maxwell allaient trouver Cody et Kimberley Stanley, mais ceux-ci restaient inflexibles. Si les agriculteurs avaient droit à l’entretien de leur chemin communal et même privé, pourquoi pas eux ? Ils se sentaient victimes de discrimination et il n’était pas question qu’ils acceptent cela. Je n’étais pas le seul à croire que les bouses de vaches leur étaient restées en travers de la gorge.

Elliott et Shirley Sullivan (encore des Anglais) avaient acheté presque à la même époque que les Stanley la ferme des Églantiers. Elle se situait à quelques centaines de mètres de la ferme des Quatre-Routes, propriété de Jean-François Sylvestre. La même petite route communale desservait les deux habitations, mais celle-ci n’avait été entretenue que jusqu’à la ferme des Quatre-Routes. Lorsque les Sullivan sollicitèrent la mairie pour la réfection du chemin, la goutte d’eau (augmentation des impôts en perspective) fit déborder le vase.

Yvette Meunier prit fort logiquement la tête de la croisade et une vingtaine de personnes occupèrent jour et nuit la mairie de Saint-Jean. Leur revendication était claire et simple, pas question de dilapider l’argent du contribuable pour des étrangers qui achetaient n’importe quoi, à n’importe quel prix. Puisqu’ils acceptaient de payer un prix démentiel pour quelques vieilles pierres, ils n’avaient qu’à se débrouiller pour aménager ou entretenir leur chemin d’accès, communal ou pas. Le maire, Robert Bournac, tenta de raisonner les protagonistes, mais il comprit que cette affaire ne pouvait plus maintenant se régler au plan local. Quelques médias régionaux commencèrent à s’intéresser de plus près à ce qui pouvait passer pour un mouvement de résistance à l’occupant anglais. Ne cherchant pas spécialement la vérité, mais seulement le moyen de vendre plus de papier ou de faire plus d’audience, certains journalistes n’hésitèrent pas à jeter de l’huile sur le feu. Ils ressortirent certains faits divers qui s’étaient produits dans quelques départements voisins. Des ressortissants britanniques propriétaires, disposants de revenus dans leur pays, s’étaient distingués en repérant la petite faille qui leur permettait de bénéficier du RMI et de certaines autres aides sociales. Maintenant l’affaire n’était même plus communale, ni même départementale, mais nationale. Les problèmes mis en lumière à Saint-Jean n’étaient que la partie immergée de l’iceberg. Les étrangers spoliateurs et profiteurs n’étaient pas les bienvenus dans la commune. Quelques pousses aux crimes incitèrent Yvette Meunier à baptiser son mouvement. Plusieurs noms avaient été évoqués, mais pas assez révélateurs, ils avaient été écartés. C’est l’un des enfants du mouvement des antis, qui revenant de l’école prononça les quelques mots, desquels jaillit la lumière. La maîtresse d’école, peut-être pas très bien inspirée ou peut-être trop, leur avait parlé de notre libératrice nationale. Celle-là même qui avait bouté l’occupant anglais hors de la terre de France. Dès cet instant, le mouvement « Jeanne d’Arc » était né. Ce n’était même pas la peine d’expliquer les motivations d’un tel mouvement. Les statuts de l’association furent déposés en bonne et due forme. L’une des obligations pour faire partie de l’association était bien entendu d’être natifs (indigènes) de Saint-Jean, mais il était nécessaire d’être également propriétaire terrien et exploitant sur la commune. Après quelques jours seulement, le mot exploitants et natifs furent supprimés, ces termes étaient trop restrictifs et les adhésions trop peu nombreuses.

C’est début octobre que je la découvrais, dans le bois des Ruches. Ripp, mon korthals, se mit à l’arrêt en direction d’un petit chêne. Mais ses yeux ne fixaient pas les fourrés, ils étaient dirigés vers les branches, à mi-hauteur. Je suivais le prolongement de son regard, pour apercevoir à moins de 2 mètres du sol, un oiseau tout blanc, avec une collerette bleue. Ce volatile avait tout d’une palombe mais ses couleurs étaient inversées. Afin de ne pas l’effrayer, je m’approchais lentement et constatais que la palombe, car il s’agissait bien d’une palombe blanche, avait les yeux fermés. En pliant la branche, je pus sans difficulté m’en saisir. C’est alors que je compris avec stupeur que les paupières du volatile avaient été cousues. Sous le regard un peu surprit de Ripp, je l’installais le plus confortablement possible dans ma poche carnier, et rentrais directement au Bouscarot.

– Maman, regarde ce que Ripp a trouvé, une palombe blanche.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Si c’est une palombe blanche, c’est qu’elle doit venir de Tchernobyl. Mais oui, ça a tout l’air d’être une palombe, mais qui est l’infâme voyou qui lui a cousu les paupières ?

Ce procédé de coudre les paupières des appelants palombes relevait de temps très, très anciens, elle était depuis des décennies strictement interdite. Utilisées comme appelants, pour attirer leurs congénères, les palombes sont de nos jours toutes équipées de lunettes très confortables. Apparemment certains nostalgiques irresponsables œuvraient encore, mais la raison de cette barbarie pouvait être tout autre. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, la palombe ou l’oiseau bleu est un migrateur qui a la faculté de changer de nom en arrivant sur les terres du Sud-Ouest. Partout ailleurs dans le monde, on le nomme pigeon ramier. Cet oiseau mythique, au plumage bleu acier, est sans nul doute le plus apprécié des chasseurs de cette fantastique région naturelle.

Dans l’après-midi je me rendais chez le vétérinaire qui libéra la palombe blanche de ses fils. Petit à petit, et grâce aux soins prodigués par maman, l’oiseau recouvra sa vue et son autonomie. Dès lors, il ne la quittait plus. À début Lascar, le briard, et Ripp, le korthals, furent quelque peu décontenancés, mais après une dizaine de jours, ils étaient presque devenus copains. La palombe blanche devint rapidement une attraction, nombreux étaient ceux qui venaient au Bouscarot juste pour voir le phénomène. C’est en l’apercevant qu’Olivier Aignard, le géant boulanger de Saint-Jean, eu l’idée de baptiser son mouvement des « pour » favorable aux néoruraux, « La Palombe blanche ».

La commune de Saint-Jean comptait donc maintenant deux associations supplémentaires, le mouvement « Jeanne d’Arc » et l’association « La Palombe blanche ».

Rapidement j’entrepris de créer le site Internet de l’association, www.lapalombeblanche.com. J’utilisais l’épicerie-musée du père Deslandes et les autres commerces et artisans « d’une autre époque » installés dans le bourg pour créer l’attraction grâce à de petites vidéos. Les rubriques présentaient différents thèmes, tous liés à la commune de Saint-Jean. L’une d’entre elles, « Vivre à Saint-Jean », proposait des informations pratiques permettant aux néoruraux de s’installer dans la commune. On y trouvait entre autres, et ce, au grand dam de l’association « Jeanne d’Arc » des terrains ou maisons à vendre et même des fermes avec leurs terres.

Sur le forum, un sujet prenait une importance qui enflait de jour en jour : celui de l’arrivée des « étrangers » dans les campagnes (entendre par étranger, tout individu né hors des limites de la commune, avec mention spéciale pour ceux nés hors de France et double mention spéciale attribuée aux Anglais). Pour un très grand nombre d’intervenants, ruraux vivant au sud de la Loire pour la plupart, le problème n’était pas que les étrangers (individus arrivant d’ailleurs), viennent s’installer à la campagne. Il était que les étrangers (individus arrivant d’ailleurs) ne respectaient pas les us et coutumes locales et imposaient systématiquement des idées apportées dans leurs bagages. Dans les récriminations, les Anglais avaient toujours une place privilégiée : ils faisaient monter les prix, achetaient des terres sur lesquelles ils interdisaient toutes activités normales (entendre par là, chasse, pêche, ramassage de champignons et même…, aux dires de certains, les randonnées). Et en plus, ils ne se forçaient pas pour apprendre le français. Rapidement je compris que les adeptes de l’association « Jeanne d’Arc » utilisaient mes colonnes pour faire grossir leurs rangs. À plusieurs reprises j’intervenais en tant que modérateur, ce qui était ressenti par certains comme de la censure.

Les étrangers (individus arrivant d’ailleurs) ripostèrent, mais très mollement, apparemment cet échange verbal ne les intéressait pas plus que ça. Pour eux le reproche numéro un était qu’un trop grand nombre de natifs (indigènes) considérait que le seul fait d’être né à la campagne leur donnait des droits supplémentaires. De toute façon, une fois sur place, la plupart des étrangers ne changeraient pas leur façon de vivre, même si les natifs s’en plaignaient. Leur bien acquis, ils feraient comme bon leur semble. Pour un grand nombre d’ailleurs, le mot intégration c’était juste pour les autres.

Le sujet prenant trop de place (et surtout pas celle que je souhaitais lui voir prendre) je le fermais après un mois à peine.

L’apparition de la palombe blanche était maintenant connue de toute la région, ce qui inquiétait d’ailleurs quelque peu Amélie Beaumont (maman). L’ancien propriétaire, sûrement celui-là même qui l’avait suppliciée, ne pouvait plus ignorer qu’elle demeurait depuis plusieurs semaines au Bouscarot. Aussi, Amélie (maman) ne la laissait jamais seule et, lorsqu’elle partait au marché, elle l’enfermait bien soigneusement dans la cuisine. Parfois la palombe blanche suivait Marcel Beaumont (papa) dans les champs. Mais peut-être que, consciente des menaces qui pesaient sur elle, le mythique volatile ne s’éloignait jamais très loin de la maison.

Début décembre, j’avais eu l’idée de créer un service, le « Net au pré » dédié aux anciens de la commune de Saint-Jean. Ce service avait pour but de les initier aux techniques d’Internet. Avec le développement et la généralisation de l’ADSL (Ligne asymétrique numérique d’abonné), cette initiative reçut un succès très rapide. Je trouvais également les arguments pour impliquer les politiques dans cette opération. Afin d’équiper à peu de frais les retraités ruraux qui ne bénéficiaient que peu de revenu, j’avais trouvé le moyen de récupérer des ordinateurs d’occasion. Pour les abonnements, j’obtins des aides auprès du conseil général, des collectivités locales et de la commune (encore l’argent des autres, mais pour la bonne cause cette fois).

Plusieurs bénévoles formateurs m’aidaient sur le terrain. Rapidement, sur la commune, une douzaine de retraités bénéficièrent du « Net au pré ». Surfer sur le net ne leur posait plus aucun problème, le grand livre du « Monde à l’horizon infini » leur était maintenant ouvert (et nos aînés ne se privaient pas pour tourner les pages… toutes les pages).

Cette affaire n’était pas pour plaire à Yvette Meunier et à son mouvement « Jeanne d’Arc ». En quelques semaines, « La Palombe blanche » les avait supplantés. Elle y voyait là une manœuvre électorale. Pour elle, il n’était pas question que la mairie de Saint-Jean aide cette association concurrente et déloyale. Toutefois, il lui était difficile d’être contre les aides accordées aux personnes âgées vivant à la campagne.

Yvette avait même reproché au père Deslandes de communiquer avec ses fidèles grâce au site Internet www.lapalombeblanche.com. Elle avait écrit à l’évêque pour dénoncer ses pratiques pas très catholiques. La réponse qu’elle reçut ne l’enchanta pas vraiment, et elle décida de ne plus mettre les pieds à l’église de Saint-Jean (ce qu’elle ne faisait d’ailleurs jamais, sauf peut-être pour enterrer les personnes qu’elle détestait le plus).

Le doyen des adhérents à « La Palombe blanche » se prénommait Ferdinand Lespinasse. Il venait de fêter ses 87 printemps et, depuis la mort de son épouse Victorine, il vivait seul à la ferme des Grandes-Chaumes. Il avait été l’un des tout premiers à bénéficier du service « Net au pré ». J’avais pu constater de par les sites qu’il consultait assez régulièrement, que le bonhomme était resté, malgré son âge, très vert. J’allais régulièrement lui rendre visite.

– Alors monsieur Lespinasse, vous qui aimez bien l’histoire, vous avez pu réviser vos leçons ? Et cette inscription sur Copains d’avant, ça a donné quelque chose ?

– Non pas, je crois que tous ceux qui étaient à l’école avec moi ont déjà passés l’arme à gauche. La boulangère m’a conseillé d’essayer avec Facebook, mais j’ai pas seulement réussi à m’inscrire. Et pour l’histoire petit, c’est du passé, à mon âge il est grand tant que je me préoccupe du présent, et du présent il y en a beaucoup sur l’Internet. J’ai repéré quelques sites, très… enfin tu me comprends ! Pour te dire, j’ai trouvé de jolies filles qui me parlent et m’appellent même par mon prénom, enfin mon pseudo. Je tatche un peu, sont pas farouches pour un sou. Tu sais que la Victorine, paix à son âme, c’était une bien brave femme, mais j’ai jamais pu la voir complètement déshabillée. Si, je mentirais si je disais ça, mais une seule fois, et en fraude encore, par le trou de la serrure. Elle était bien jolie ma Victorine à 20 ans et même à 30. Elle disait que ce n’était pas chrétien que de se mettre nue devant un homme, même devant son mari. Mais, avec celles de l’Internet, t’as même pas besoin de demander, peut-être qu’elles ont trop chaud, va savoir. Moi aussi j’ai chaud quelques fois, mais je ne me déshabille pas pour autant, des fois que quelqu’un arrive. J’ai quand même remarqué que toutes ces filles avaient des prénoms qui finissaient par A : Eva, Victoria, Adriana, Lolita… ah si, y a une qui s’appelle Bambou, c’est bizarre comme prénom, peut-être parce qu’elle a des jambes très longues. Oui, maintenant j’y pense, c’est sûrement ça. Des Rosalie ou même des Victorine, y en a pas… ça doit être une mode. Et puis, elles m’oublient pas tu sais, de temps en temps je reçois un mail, surtout l’Adriana : alors mon petit Anatole, c’est mon pseudo, on me fait des infidélités, on va surfer sur d’autres vagues ? C’est pas gentil… Bon pour cette fois je te pardonne. T’as qu’à cliquer sur « câlins » et je serai encore plus gentille avec toi. Alors je clique sur « câlins » et tout de suite elle est là à me dire des petits mots très agréables à entendre. On ne peut plus s’ennuyer avec l’Internet ! Faut quand même que je fasse attention, sinon je risque de vivre jusqu’à 110 ou même 120 ans. Je te dis pas, les caisses de retraites vont être obligées de nous supprimer l’Internet !

– Vous savez monsieur Lespinasse, sur l’Internet comme vous le dites, il faut quand même prendre quelques précautions, sinon ça peut rapidement devenir problématique.

– Tu vas quand même pas me dire qu’il faut mettre des condoms même sur l’Internet, les maladies ça peut pas passer par l’écran. Rassure-moi petit, c’est pas comme les virus, ça s’attrape pas juste en regardant avec les yeux ?

– Bien sûr que non monsieur Lespinasse, je veux parler de la carte bancaire. Il vous a bien fallu donner le numéro de la carte ?

– Oui bien sûr, mais c’est pas si cher, et puis maintenant je suis un « VIP ». Et oui pour eux, je suis un VIP. Je sais pas trop ce que ça veut dire mais je suis un VIP. Pour neuf séances, j’ai droit à la dixième gratuite, c’est un peu comme treize à la douzaine. De toute façon j’ai regardé sur le compte, j’ai encore des sous et ma pension tombe tous les mois. Et puis tu sais, la Victorine n’a pas pu me faire d’enfant, c’est triste mais c’est comme ça. Alors l’héritage je m’en fous complètement, autant que ça soit ces coquines qui en profitent.

Eh petit, je compte sur toi, tu dis rien à personne sinon ils risquent de me faire mettre sous curatelle. Après, fini les gourmandes, et pour moi elles sont comme un rayon de soleil, et le soleil avec mes vieux os, j’en ai bien besoin. Je compte sur toi petit, d’accord…

– Ne vous inquiétez pas monsieur Lespinasse, ça c’est un secret entre nous. Faites juste attention à ne pas donner votre numéro de carte à n’importe qui, et à bien contrôler vos relevés !

Lorsque début décembre maman m’annonça par téléphone son décès suite à une crise cardiaque, je fus très peiné, mais pas très étonné. Je m’en voulu tout de même un peu. J’aurais pu le mettre plus encore en garde ou même installer un filtre. Mais il ne s’agissait pas d’un mineur, l’homme était majeur et responsable. De plus l’association n’était pas là pour instaurer la censure. Je me sentis un peu soulagé lorsque le lendemain maman me précisa qu’il était mort de peur, sûrement chargé devant sa maison par un énorme sanglier. Personne n’avait vu la bête, mais on avait relevé des « pieds » énormes (par pieds, entendre les empreintes laissées sur le sol par les grands animaux). Ce vieux mâle en vadrouille devait au bas mot peser 140 kg et peut-être même plus.

Dans la semaine qui suivit, Madeleine de Gonzague, 94 ans, nous contacta pour bénéficier de service « Net au pré ». Je lui précisais que l’association n’avait pour le moment plus d’ordinateur disponible. Madeleine me parla alors de l’installation de Ferdinand Lespinasse que je n’avais pas osé lui proposer et qui devenait, du fait de son décès, disponible. Dans les huit jours, la nouvelle doyenne des adhérents de « La Palombe blanche » surfait sur le Net.

Dans la nuit du 1er janvier, des panneaux « go away » fleurissaient mystérieusement devant un grand nombre de maisons occupées par des étrangers au village, et pas seulement des Anglais. Moins de deux jours plus tard, les Beaumont (ma famille) et quelques autres natifs, adhérents de la « Palombe blanche », retrouvaient devant chez eux des panneaux sur lesquels de petits malins avaient inscrit le mot « traîtres ». Le samedi matin, au marché de Saint-Jean, Amélie et Marcel Beaumont (mes parents) tombèrent nez à nez avec Yvette Meunier et son fils Laurent. La discussion devint rapidement orageuse, mais l’agent municipal réussit à calmer les protagonistes. En partant, Marcel (mon papa) laissa tomber quelques mots.

– Faites bien attention à ne pas aller trop loin, pour le moment tous les coups sont venus de votre camp. Mais ça pourrait rapidement changer.

Moins de huit jours plus tard, la nouvelle tomba comme une bombe. Dans la nuit du 8 au 9 janvier, un magnifique et jeune taureau de race Blonde d’Aquitaine, appartenant aux Meunier, était abattu en plein pré. Les enquêteurs constatèrent que l’animal avait reçu une balle de 300 Winchester Magnum dans la poitrine. Ce taureau avait déjà remporté plusieurs concours et son avenir semblait très prometteur. Le tireur n’avait pas visé la poitrine par hasard, il savait qu’avec une telle balle, et après seulement quelques heures, la viande ne serait même plus consommable. Les Meunier étaient furieux, ce jeune taureau était leur fierté, et voilà que maintenant les étrangers (individus arrivant d’ailleurs) s’en prenaient à leur bien le plus précieux. Parce que, pour les adhérents du mouvement « Jeanne d’Arc », cela ne faisait aucun doute, le tueur de taureau était dans le camp des étrangers. Pour les enquêteurs, les choses n’étaient pas aussi limpides. Il pouvait aussi bien s’agir d’une vengeance, que d’un acte gratuit : par exemple des imbéciles ayant trop arrosé leur repas du soir. Chez tous les éleveurs, l’inquiétude commençait à poindre, ils avaient des bêtes au pâturage, tout au long de l’année, elles étaient donc très vulnérables. Si un tel événement se reproduisait, ils seraient obligés de mettre chaque nuit le troupeau à l’abri.

Les gendarmes cherchèrent en vain la douille et l’endroit d’où le coup de feu avait pu être tiré. Mais la prairie dans laquelle se trouvait le taureau jouxtait une petite route et le tireur avait agi en toute tranquillité, sûrement à partir de son véhicule. Avec l’arrivée des fêtes de fin d’année, les deux camps de Saint-Jean avaient plus au moins respecté la trêve des confiseurs. L’affaire des panneaux « go home » et « traîtres » avait relancé la guéguerre. Pour les médias, cette nouvelle affaire constituait un tournant significatif. Avec l’utilisation d’une arme à feu et l’abattage d’une bête de concours, cette querelle de clochers (je vous l’ai dit, y en a deux à Saint-Jean) ne pouvait que rapidement dégénérer.

Après les mots prononcés par mon père lors de l’altercation avec Yvette Meunier, les gendarmes se rendirent rapidement au Bouscarot. Mais même les Meunier n’y croyaient pas; pour un paysan, toucher à des bêtes est un sacrilège qu’un paysan ne pourrait commettre. L’adjudant-chef Julien Brigantin posa quand même quelques questions. Mais il comprit que papa n’y était pour rien, de toute façon il ne possédait pas de carabine de chasse. Maman prit très mal la chose. J’étais présent et essayais de faire comprendre aux gendarmes qu’ils devaient peut-être orienter leurs recherches dans une autre direction.

– Vous savez, avec toute la publicité faite autour de cette affaire, il peut s’agir de n’importe qui. Vous n’avez qu’à vous connectez sur le site www.lapalombeblanche.com et jeter un coup d’œil au forum. J’ai d’ailleurs dû fermer l’un des sujets, mais je peux vous donner l’adresse, vous verrez l’importance prise par cette histoire. Des petits malins ont pu venir ici de n’importe où et faire un carton sur le taureau juste pour se défouler. Ou alors certains cherchent à envenimer encore plus la situation.

J’appris que la ferme des Grandes-Chaumes, appartenant à feu Ferdinand Lespinasse, l’homme « aux coquines » décédé début décembre, était sur le point de se vendre. Les héritiers n’avaient pas traîné. Les futurs acheteurs étaient comme par hasard des Anglais, Elliott et Margaret Nelson. Cette maison n’avait semble-t-il même pas été mise en vente dans les agences locales. En quelques semaines et sans que personne dans la région ne soit apparemment au courant, l’affaire s’était conclue.

Yvette Meunier profita de l’occasion pour rebooster son action. Une fois de plus elle se servit du forum de www.lapalombeblanche.com pour relancer la polémique.

Depuis son séjour en prison et sa mise en examen pour incendie volontaire et dégradation de matériel, Lucien Pasquoalini de la ferme de Grand-Vent se faisait toujours aussi discret. D’après sa femme Maryse, l’homme était en dépression, il dormait peu, mangeait peu et ne s’intéressait plus à grand-chose. Il ne la battait même plus et devait faire de gros efforts pour s’occuper de ses bêtes. L’instruction de cette affaire suivait son cours, et de toute façon il valait mieux que son procès n’ait pas lieu dans cette atmosphère houleuse.

Fin janvier arriva tranquillement, depuis que le taureau des Meunier avait été abattu, aucun autre incident n’était venu perturber la vie des habitants de Saint-Jean. La pression retombait, les esprits se calmaient. Le maire, Robert Bournac, avait convaincu les Stanley de la ferme de Mazère et les Sullivan de prendre en charge une partie de la réfection de leur chemin. En revanche il s’était engagé à le faire ensuite entretenir par la commune (surtout si lui n’était plus maire).

Début février, Olivier Aignard, boulanger et colosse de Saint-Jean, me laissa son siège de président de l’association. Il avait décidé de se présenter aux prochaines élections municipales et il se devait, mais juste pour la forme, de prendre quelques distances avec « La Palombe blanche ».

Trois jours plus tard, maman m’apprenait le décès, également par crise cardiaque, de Madeleine de Gonzague. Cette dame était âgée de 94 ans et personne n’aurait dû s’étonner de sa mort. Pourtant son corps fut retrouvé comme celui de Ferdinand Lespinasse, devant l’entrée de La Chênaie, sa maison dans laquelle elle vivait seule. Cette fois encore on découvrit tout autour du corps des pieds de sanglier, énormes. D’après les chasseurs du voisinage spécialistes en « Sus scrofa » (sanglier pour les gens ordinaires), le cochonnas devait sûrement dépasser les 150 kg. Pour faire encore plus impressionnant on parlait en livres : 300 livres c’est sûrement plus lourd que 150 kg.

Peut-être la loi des séries, ou peut-être pas, toujours est-il que deux semaines à peine après le décès de Madeleine de Gonzague, Fernand Galipeau, un autre abonné du « Net au pré » de 77 ans rendit également son âme à Dieu. Toujours la même cause, crise cardiaque et toujours devant la maison, la ferme du Pin parasol dans laquelle il vivait bien évidemment seul. Là encore les « pieds » du sanglier géant étaient présents tout à côté du corps.

Cette fois la gendarmerie prit l’affaire des « pieds » très au sérieux. Un périmètre de sécurité fut mis en place et un expert de Toulouse, spécialiste en « Sus scrofa », fut désigné. Rapidement le verdict tomba. Pour le spécialiste, il s’agissait d’un énorme vieux grand solitaire pesant sûrement plus de 250 kg. Ce type d’animal n’étant pas présent naturellement dans la nature de nos régions, il décréta qu’il devait s’agir d’un animal échappé d’un élevage. Pour être certain (entendre par là, pour se couvrir), il suggéra que son analyse soit corroborée par un confrère qui fit le déplacement de Bordeaux. Pour les deux sommités pas de doute possible, il s’agissait bien d’une énorme bête pesant sûrement plus de 250 kg, vraisemblablement échappée d’un élevage. Mais, contrairement à son homologue, la sommité de Bordeaux ne croyait pas au « Sus scrofa », mais à un simple verrat.

Méfiants, les gendarmes prirent l’avis de Christophe Laveine, lieutenant de louveterie du canton. Pour lui il s’agissait sûrement d’un gros spécimen, mais pas plus de 130 à 140 kg. Une chose l’intriguait, la position des pieds, elle ne lui paraissait pas très naturelle, l’espacement semblait bizarre, trop ou même pas assez important. Mais peut-être le vieux solitaire n’était-il tout simplement qu’une laie pleine, un peu fourbu. En s’approchant des maisons, elle espérait trouver facilement quelque nourriture. Un autre détail clochait, alors que les sangliers sont omnivores, mais aussi carnivores, surtout les vieux, aucun des trois corps n’avait été attaqué.

Rapidement la psychose s’installa sur la commune, et les communes avoisinantes. Les fusils restaient chargés à portée de mains et certaines personnes ne sortaient plus dès la nuit tombée. Chaque jour et chaque nuit apportaient son lot d’automobilistes ou de promeneur ayant vu ou croyant avoir vu la « bête ».

Quelques agités du bulbe, équipés de carabines et de phares à longue portée, organisèrent même des sorties nocturnes en 4 X 4 pour tenter de trouver et d’abattre l’animal qui avait tendance à grossir de jour en jour.

Pressé par les élus locaux, le préfet ordonna une battue administrative. Elle devait avoir lieu samedi, rendez-vous était donné à tous les porteurs de fusil, à 8 heures « Chez Virgile » le café de Saint-Jean.

J’étais soucieux, certaines plaisanteries de mauvais goût, dans le style « si tu veux toucher l’héritage de tes vieux, appelle la Palombe blanche ! Elle les conduira très vite au paradis et toi chez le notaire », commençaient à circuler. Les adhésions se faisaient moins nombreuses, et quelques aînés déjà équipés hésitaient à utiliser l’ordinateur. Avec les autres bénévoles j’essayais bien de les rassurer, les trois retraités étaient morts de crise cardiaque et Internet n’était absolument pas en cause. Après avoir discuté avec les proches des victimes, j’appris que toutes étaient suivies pour des problèmes cardiovasculaires. Ce qui était assez normal pour des personnes de cet âge.

Le samedi matin, comme une quarantaine de chasseurs, je me présentais au rendez-vous. Nous étions beaucoup plus nombreux que pour une battue ordinaire, il est vrai que se mettre au bout du canon une « bestiasse » de plus de 300 livres n’était pas chose ordinaire. Papa était, lui, resté au Bouscarot. Je pense que c’est maman qui l’avait dissuadé de venir.

– Imagine que ce monstre t’arrive dessus et te charge ! C’est hargneux ces vieilles carnes. Tu vas faire quoi, tu n’es plus si leste, tu n’auras même pas le temps de te mettre de côté. Et puis il y aura tous les « cassaïrots » des alentours, j’ai pas très confiance, surtout après dîner ! Laisse ça aux jeunes va !

Christophe Laveine donna les instructions, et les consignes de sécurité : tir fléchant obligatoire, pas de tirs dans la traque, et surtout, surtout… les casquettes et les gilets fluo.

– Attention, on m’a donné instruction de tirer sur tous les sangliers que nous trouverons, même les rayés. Je ne suis pas d’accord, pas question de gâcher la récolte de la prochaine saison. Nous ne chasserons que la bête en question, un mâle de plus de 120 kg. J’ai bien dit un mâle, et surtout pas les laies, la plupart sont pleines. Fiez-vous au pinceau, si vous avez un doute, abstenez-vous… Ah oui, vous pouvez tirer le renard !

La première battue se poursuivit jusqu’à midi, la seconde jusqu’à 5 heures de l’après-midi. Plusieurs animaux furent lancés, mais pas la bête recherchée.

Une nouvelle battue fut programmée pour le samedi suivant.

C’est lors de cette nouvelle battue que j’aperçus une voiture stationnée devant La Chênaie. Cette demeure appartenait à Madeleine de Gonzague, décédée début février. Je m’approchais et faisais la connaissance de Pascale de Gonzague, la petite-nièce de Madeleine. Elle héritait de la demeure de sa grand-tante et de quelques terres alentour, sur lesquelles j’avais obtenu l’autorisation de chasser. La Chênaie, ancienne maison de maître, sûrement bicentenaire, avait dû être resplendissante. Aujourd’hui elle était dans un piteux état, et, depuis plusieurs années, Madeleine de Gonzague ne vivait plus que dans deux pièces.

– Ma grand-tante m’a légué La Chênaie, mais vu son état, je ne sais pas quoi en faire. On m’a déjà fait une proposition pour la racheter, mais ça me gêne. Si je m’en séparais, j’aurai l’impression de trahir mon aïeule. Mon père souhaitait qu’elle s’installe en maison de retraite. Mais il n’y avait rien à faire, elle ne voulait absolument pas quitter sa vieille demeure. En plus si j’accepte l’offre, cela risque fort de créer encore quelques problèmes à Saint-Jean. Les acheteurs potentiels sont des Anglais.

– Vous savez, ce problème ne concerne que quelques personnes. À mon avis vous ne devez pas vous soucier des mal lunés. Je connaissais votre grand-tante depuis plusieurs mois. Je lui avais moi-même installé l’ADSL, malgré son âge elle était très perspicace. Je l’appréciais beaucoup.

– Elle aussi vous appréciait, elle m’a parlé de vous quelques jours seulement avant sa mort. Elle regrettait de ne pas avoir accepté votre proposition, la première fois que votre association l’a contactée. Elle me répétait toujours, à mon âge je ne dois plus perdre de temps. Vous croyez que c’est le gros sanglier qui est la cause de sa mort ?

– Je n’en sais absolument rien. Un gros solitaire était bien présent sur les lieux, mais il est peut-être arrivé avant, ou après ! Vous restez longtemps à Saint-Jean ?

– Trois à quatre jours, le temps de m’occuper de quelques petites choses. Je dois aussi trouver un couvreur. Le toit de la maison fuit de partout, il faut réparer rapidement sinon la maison risque d’en souffrir encore plus.

– J’ai un ami charpentier à Villeneuve, si vous le souhaitez je peux lui en parler ?

– Merci, c’est très gentil.

– Au fait, votre grand-tante m’avait donné l’autorisation de chasser, enfin à mon père et moi. Mais maintenant le bois et les terres vous appartiennent, alors…

Elle se mit à rire et me répondit immédiatement.

– Si vous m’invitez ce soir au restaurant, vous pourrez continuer à chasser ! Vous avez bien un fast-food par ici ?

Pour bien faire comprendre à Pascale quel style de fast-food nous adorions dans le Sud-Ouest, le soir même, je l’amenais au Moulin d’Ané à Virazeil. Je constatais avec plaisir que mademoiselle de Gonzague se tenait très bien à table. La côte de bœuf que nous avions commandé à deux ne lui résista pas très longtemps. Elle adorait également le Buzet, une merveille cette demoiselle. C’est une fille comme celle-là que maman aurait aimé que je ramène à la maison. Il n’y avait toutefois pas d’urgence !

Pascale de Gonzague habitait Paris, et je lui promis de suivre les travaux pour la mise au sec de la toiture de La Chênaie.

Début avril, mon ami Gaspard Chalut faisait en sorte qu’il n’y ait plus de gouttière et je contactais Pascale pour la prévenir. Elle me précisa alors que les gros travaux ne seraient entrepris que plus tard. Son père lui ayant promis son aide, vendre n’était donc plus une priorité. J’en profitais pour tenter d’obtenir le nom des personnes qui lui avaient proposé d’acheter La Chênaie. La jeune fille sembla hésiter, puis finit par me dire qu’elle ne s’en souvenait plus et que de toute façon elle ne souhaitait pas vendre. Sans perdre de temps, elle me remercia et raccrocha, cette attitude m’étonna.

Dans la semaine qui suivit, sûrement par intuition, mais sans trop en connaître la raison, je tentais de savoir si la ferme du Pin parasol avait été mise en vente. Cette propriété appartenait à Fernand Galipeau, 77 ans, le dernier adhérent de « La Palombe blanche » décédé début décembre. Le maire m’apprit que des Anglais étaient sur le coup, encore des British. Ce n’était pas encore fait, mais les négociations étaient, semble-t-il, bien avancées. Comme la vente de la ferme des Grandes-Chaumes, l’affaire semblait être directement traitée par un marchand de biens anglais. J’étais maintenant persuadé que la proposition faite à l’héritière de La Chênaie, Pascale de Gonzague, émanait de ce même marchand. Je devais reprendre contact avec Ashley Maxwell pour connaître la personne qui leur avait proposé le Moulin de Saint-Jean.

Depuis plusieurs semaines, je l’avais plutôt délaissée. Je savais maintenant, que, pour obtenir quoi que ce soit d’elle, je serais obligé d’y mettre le prix fort. Mais après tout, et connaissant ses capacités, le sacrifice ne serait sans doute pas aussi désagréable que cela. Ashley et moi étions amants depuis plusieurs mois, mais nous n’avions toujours pas réussi à nous tutoyer. Je crois que le « vous » sublimait notre relation. Je la rencontrais par hasard, moi entrant « Chez Virgile », elle sortant de l’atelier du maréchal-ferrant. Je compris rapidement que dame Maxwell n’avait pas renoncé à la chair fraîche, et n’attendait qu’une occasion pour me remettre le grappin dessus.

– Tiens, tiens, voilà un revenant… votre amie, Pascale de Gonzague, vous a laissé tomber et bien sûr vous vous rappelez de moi !

– Ashley, vous savez bien qu’il ne s’agit pas de cela, mais avec l’association je n’ai pas un instant pour moi, je n’ai même plus le temps d’aller à la chasse.

– C’est bien ce que je disais, la jeune bichette a disparu, alors on se souvient de la biche. Comme on dit dans votre pays, à défaut de grive on mange des merles. Mon jeune ami, je veux bien vous donner une seconde chance, mais il va falloir être à la hauteur.

Le vendredi soir suivant, dès mon arrivée au Bouscarot, je reçus son appel. Elle tenait à me rencontrer dans la cabane, remplie de bottes de foin. Ashley avait toujours adoré ces rendez-vous champêtres, les décors bucoliques lui suffisaient pour magnifier une banale étreinte en une chevauchée fantastique. De loin, j’aperçus sa monture broutant l’herbe, bride accrochée à une branche d’arbre. La discrétion, dame Maxwell s’en moquait éperdument, peut-être même était-ce de la provocation. Elle était déjà là, à m’attendre, enfouie tout au fond. Le gîte était chaud, le décor attrayant. Je patientais et ce n’est qu’après la séance de réconciliation que, sans en avoir l’air, je lui posais quelques questions. Je lui parlais des fermes de Mazère et des Grandes-Chaumes, et de toutes les autres qui s’étaient vendues à des Anglais. De celle du Pin parasol qui allait sans doute être également vendue à des British.

– Tu sais comme moi que cela ne me dérange pas de voir tes compatriotes venir vivre ici. En revanche, dans ces deux affaires, les locaux n’étaient même pas au courant que les maisons étaient en vente. Yvette Meunier en profite pour envenimer la situation. Leur mouvement utilise tous les prétextes pour monter les ruraux contre les autres. Notre association est en train de mener une petite enquête pour savoir s’il y a d’autres cas similaires. Serais-tu d’accord pour nous donner un coup de main ?

– J’espère que tu n’es pas venu ici, juste pour savoir ça ?

– Tu as quand même dû t’apercevoir du contraire, mais ce problème me tient à cœur. Le mouvement « Jeanne d’Arc » se radicalise de jour en jour, et nous devons pouvoir répondre aux questions que les gens se posent. Alors, veux-tu m’aider ?

– C’est d’accord, en ce qui concerne le moulin de Saint-Jean, c’est une agence de Villeneuve qui nous a mis sur l’affaire. De toute façon, la propriété était en vente depuis assez longtemps et tout le monde était au courant. En ce qui concerne les Stanley, et les Sullivan, nous savons juste que c’est un agent immobilier installé à Londres qui les a informés des biens à vendre. Je sais aussi qu’ils ont tous les deux signé chez un notaire parisien.

Sans trop de difficultés, dame Maxwell retrouva l’adresse du notaire parisien ayant officialisé les ventes. Il s’agissait de l’étude de maître Conrad Lassaire. Elle essaya, mais sans succès, de lui soutirer les coordonnées du mystérieux agent d’affaires anglais. Elle tenta sans plus de succès de les obtenir auprès des Stanley et des Sullivan. Elle n’insista pas trop mais ne comprenait pas très bien qu’ils veuillent garder secrète une info somme toute banale.

Le week-end suivant, dès mon arrivée je rendais visite au maire de Saint-Jean, Robert Bournac. Je voulais savoir s’il connaissait les héritiers qui avaient vendu les fermes de Mazère aux Stanley et celle des Églantiers aux Sullivan. J’obtins les informations. L’une des familles habitait maintenant Saint-Étienne et l’autre Perpignan. Dans un premier temps je tentais de contacter la famille Bordère de Saint-Étienne. Cette famille avait hérité de la maison des Églantiers, et l’avait cédée aux Sullivan. Elle avait déjà déménagé et je ne pus obtenir leur nouvelle adresse. J’eus plus de chance avec la famille Coignière qui habitait toujours Perpignan. Pascal Coignière discuta longuement avec moi. Il avait effectivement été contacté par un notaire parisien, Conrad Lassaire, lequel avait pris l’affaire en main. L’acte de vente avait ensuite été transmis à un confrère de Perpignan, ce qui lui avait évité le déplacement. Pascal Coignière me communiqua les coordonnées de l’étude perpignanaise.

– Ah oui j’allais oublier, une autre personne m’avait contacté pour me faire une proposition pour Mazère. C’était une personne du pays, je ne me souviens plus très bien, un voisin je crois. Il voulait faire des gîtes, il s’appelait… C’était un nom à consonance italienne ou peut-être corse, Pasquoa… un nom comme ça, enfin je ne sais plus très bien, mais il était de Saint-Jean, ça, j’en suis sûr.

– C’était peut-être Lucien Pasquoalini ?

– Oui, absolument, c’est ça, Lucien Pasquoalini, c’est bien lui, mais l’offre était ridicule. Il m’a contacté à nouveau fin août pour faire une nouvelle offre, mais ce n’était pas encore suffisant. Et puis je n’ai plus eu de ses nouvelles. Quelques jours plus tard, l’Anglais me faisait une très bonne offre et je n’ai pas hésité. On a signé la vente début octobre.

Je remerciais Pascal Coignière. Je savais, moi, pour quelle raison Lucien Pasquoalini ne l’avait pas rappelé, il était tout simplement en prison. Je décidais alors d’aller rendre une petite visite aux Pasquoalini.

– Bonjour Martial, il y avait longtemps que tu ne t’étais pas perdu par ici !

– C’est vrai Maryse, mais toutes ces affaires n’ont pas arrangé les relations entre voisins. Comment va Lucien ?

– Il a des hauts et des bas, mais il ne sera jamais plus lui-même. Entre le voir, ça lui fera plaisir.

– Bien sûr, mais avant je voudrais te poser une question ? J’ai su que vous aviez contacté la famille qui avait hérité de Mazère, pour lui faire une proposition. Tu peux m’en dire un peu plus ?

– Oui, bien sûr. En début de l’année dernière, j’ai reçu un petit héritage et Lucien s’était mis en tête d’acheter cette maison pour faire des gîtes. Il disait que, pour la retraite, ça nous ferait un petit complément. Le vendeur en voulait un bon prix, mais le Lucien pensait qu’ils allaient pouvoir s’entendre. Et puis tu sais le reste, cette affaire d’incendie a tout mis à l’eau. Tu sais Martial, Lucien m’a juré qu’il n’y était pour rien, et je le crois. Pour vider une remorque de fumier devant une porte, ou ouvrir une vanne, ou même jeter des bouses de vaches sous une bâche, je sais qu’il en est capable. Mais pas mettre le feu aux arbres, ça non, surtout qu’il y allait chasser les palombes. Tu sais je ne l’ai jamais vu mettre le feu à un fossé ou même à une haie. Il détestait ça, il disait que le feu détruisait tout, les insectes pour le gibier, et les escargots.

Je rendis visite à Lucien Pasquoalini, mais l’homme semblait vidé de toute substance, atteint par un mal qui lui avait ôté l’envie de vivre. Ce n’était plus le bonhomme bravache, fanfaron et fier à bras que j’avais connu. À l’instant de quitter la ferme de Grand-Vent, je vis arriver Yvette Meunier. Je la saluais, mais ne m’attardais pas. Au Bouscarot, papa avait aménagé une partie de l’ancienne grange qui servait de siège à l’association « La Palombe blanche ». Moins de vingt minutes après mon retour, je vis arriver Yvette Meunier, que je venais de croiser chez les Pasquoalini.

– Je peux te parler ? je sais que tu fais ta petite enquête sur les ventes des maisons aux Anglais.

Maryse n’avait pas failli à sa réputation de pipelette, elle n’avait pas perdu de temps pour répéter à Yvette notre conversation sur la vente de Mazère.

– Je ne fais pas une enquête, j’essaie seulement de savoir comment tout cela fonctionne. J’aimerais que l’association puisse convaincre les propriétaires vendeurs de mettre aussi leur bien en vente dans les agences locales. Ce serait un bien pour tout le monde.

– Cela ne servirait à rien, les Anglais offriraient toujours des prix supérieurs aux nôtres. Moi aussi j’avais proposé de racheter la maison des Grandes-Chaumes aux héritiers de Ferdinand Lespinasse. C’était de l’autre côté de la commune, mais Laurent y a déjà loué des terres. On les avait contactés trois à quatre jours après que le vieux fut mort. Les Anglais, les Nelson, ils ont sûrement renchéri bien au-dessus de notre prix et puis il y a eu cette affaire de taureau de concours qu’on nous a assassiné, alors nous avons laissé tomber. Martial, toutes les vieilles maisons de la région sont systématiquement achetées par les étrangers, et surtout par les Anglais. Nos propres enfants ne peuvent plus rester chez eux, c’est une honte. C’est ta faute et celle du curé. Quelle idée il a eu celui-là avec son épicerie, c’est elle qui a attiré tout ce monde à Saint-Jean, avant on était bien tranquille. Bientôt nous ne serons plus chez nous ici, avec leur argent, ils vont nous voler notre pays. Vous vous faites complices de ces gens sans scrupule.

Je ne souhaitais pas suivre Yvette sur ce terrain, sa réflexion était simpliste, mais pas dénuée de vérité. J’avais fait un rapide calcul. Sur dix fermes ou maisons en pierres vendues dans la région ces deux dernières années, sept avaient été cédées à des ressortissants étrangers, dont six Anglais et deux à des Parisiens. La dernière avait été sacrifiée, avec les terres, à un membre de la famille. Si de jeunes agriculteurs voulaient s’installer, ils n’avaient d’autre solution que de faire construire leur maison, mais en briques. Cette situation donnait du grain à moudre à Yvette Meunier et à son mouvement « Jeanne d’Arc ».

J’avais repris mes entretiens tumultueux avec Ashley. Lorsque le temps était grippé, la petite maison au milieu des prés servait de refuge à nos ébats. Mais dès que, complice, le soleil nous faisait de l’œil, et comme pour épicer encore plus nos rencontres, ma gourmande m’entraînait un peu partout, au milieu des bois, des prairies ou même des champs de blé.

L’appétit de cette diablesse était sans limite, et elle avait parfaitement compris qu’en m’aidant un peu plus dans mes recherches, elle pourrait me demander davantage encore.

C’est après l’une de ces séances particulièrement torride malgré un temps un peu frisquet, que dame Maxwell me proposa l’aide de sa sœur Lauryn Rayan résidant à Londres. Celle-ci venait en effet de se manifester après des années de silence. J’en fus un peu étonné, mais, après tout, pourquoi pas. Sans trop lui en révéler, Ashley avait semble-t-il convaincu sa sœur.

Rapidement Lauryn, se faisant passer pour une acheteuse potentielle, approcha quelques agences immobilières basées dans la capitale londonienne. Elle reçut un grand nombre d’offres et, dans la grande majorité des cas, ces officines semblaient ne rien avoir à cacher. Elles travaillaient de concert avec un confrère français qui transmettait des offres et qui se chargeait ensuite de faire visiter les biens.

Ce n’était pas ces transactions qui m’intéressaient, mais celles qui se traitaient directement entre le client anglais, le ou les fameux agents d’affaires londonien, maître Conrad Lassaire le notaire parisien et le vendeur français.

Comment la ou les agences londoniennes pouvaient-elles se tenir informées et dans de très brefs délais des biens immobiliers qui se libéraient dans notre commune et sûrement dans tout le Sud-Ouest ? Et pour quelle autre raison maître Conrad Lassaire, le notaire parisien, ne souhaitait-il pas dévoiler la ou les identités de ces agences londoniennes ? Pourquoi refuser d’apparaître dans la lumière, pourquoi se cacher, alors que vendre des maisons est une activité tout à fait respectable ?

Je souhaitais élargir mon champ de recherche à tout le Sud-Ouest. Je voulais avoir une idée plus précise sur la façon dont s’étaient traitées les ventes aux ressortissants anglais à une plus grande échelle. Pour m’y aider, je créais sur le site www.lapalombeblanche.com une rubrique, « Des amis venus d’ailleurs », spécialement réservée aux ressortissants étrangers. Dans celle-ci, les intéressés pouvaient dialoguer, parler de choses et d’autres, des problèmes rencontrés et des remèdes qu’ils y avaient apportés. Ces informations devaient permettre aux futurs candidats étrangers désireux de vivre en terre du Sud-Ouest d’aplanir plus facilement leurs difficultés. Je comptais aussi sur ces échanges pour progresser dans mon enquête. Après quelques semaines, et sous prétexte de vouloir améliorer cette rubrique, je contactais personnellement quelques-uns de ces habitants venus d’ailleurs.

Dans les mails que je recevais maintenant régulièrement, je notais que deux adresses d’agences londoniennes spécialisées dans la vente de biens français revenaient régulièrement : la « French Property » et la « For Sale in French ». Ce n’était en aucun cas une preuve de malhonnêteté de leur part, juste un indice.

Ce vendredi en fin d’après-midi, j’arrivai au Bouscarot. Après le souper, je décidais de faire un tour au bourg, « Chez Virgile ». Lorsque j’entrais, j’aperçus dans le fond, du côté du billard, des jeunes des deux camps « les pour et les antis ». La pression était déjà bien perceptible et je décidais de ne pas m’en mêler. Je m’appuyais au bar et discutais avec Lila, la serveuse. Lila était la fille d’un couple d’agriculteurs, les Sylvestre, de la ferme des Quatre-Routes. Elle étudiait et venait en fin de semaine gagner quelques sous « Chez Virgile ». Un beau brin de fille Lila, j’avais à plusieurs reprises tenté de la brancher, j’y étais presque parvenu, mais ma romance avec Ashley avait tout gâché. Une petite bousculade eut lieu et, comme par hasard, Laurent Meunier atterrissait sur la table de paisibles joueurs de cartes. Parmi eux se trouvait Olivier Aignard, le boulanger de Saint-Jean. Cinquante ans, ancien 1re ligne, il bloquait la toise à 2 mètres 10 et accusait les 0 tonne 160 sur la balance. En principe et compte tenu de son physique, personne ne lui cherchait querelle. L’homme était d’une nature pacifique, mais il n’appréciait que très modérément les Meunier. Il empoigna Laurent avant qu’il ne puisse se redresser et lui colla le nez au milieu des cartes.

– Mais c’est pas possible, toi quand t’as pas d’em… tu les cherches ! Ça c’est l’héritage des Meunier, enfin du côté de ta mère les Laspeyre, parce que de ton père, t’as pas eu grand-chose. Mon pauvre petit, mais t’es encore plus laid allongé que debout, tu devrais faire un procès à ta petite maman, tu mérites un dédommagement et un gros encore. T’es maigre comme un « gat esquirot », ça fait encore plus ressortir tes oreilles, un vrai épouvantail, tu dois même faire peur aux corbeaux. Faudrait qu’elle te nourrisse un peu plus ta mère, mais elle préfère économiser. Mais, ils vous ont fait quoi les Anglais, pour la plupart ils sont pas contrariants, ils ne parlent pas un mot de français. Et eux au moins, ils font travailler les commerçants du bourg, ils vont pas chercher le pain au super, eux !

Dans le fond du café, tout à côté du billard, les baffes s’étaient mises à voler. Lisa n’osait pas quitter son bar, moi j’avais déjà assez de mes problèmes et Olivier s’obligea à intervenir. Maintenant toujours d’une main ferme Laurent, il se leva et le raccompagna vers le groupe. Assis, le boulanger était déjà très impressionnant, mais lorsqu’il se levait on avait l’impression que le plafond se rabaissait. L’homme était du style à régler les conflits sans avoir à trop discuter.

– Bon, les jeunes, vous allez vous calmer et quitter tout de suite les lieux. Le Virgile, il ne s’est pas expatrié à Saint-Jean pour voir des morveux lui ravager son capital. Et puis les bagarres c’est mauvais pour le commerce. Si vous voulez vous caresser le poil, allez sur un « pré ». Nous on vient ici pour être tranquille.

Les insurgés des deux camps quittèrent la salle en quelques secondes, mais la querelle reprit sur le trottoir. Exaspéré, Olivier sortit et régla définitivement le problème en distribuant quelques « chipenades ».

Le samedi après-midi, au cours de notre équipée champêtre, Ashley m’avisa qu’elle partait dès lundi avec son époux en voyage à Londres, pour la semaine. Je la sollicitais afin qu’elle s’informe sur la « French Property » et la « For Sale in French » et sur les agences que pourrait lui signaler sa sœur Lauryn. Elle accepta mais me fit régler la facture cash. Je dois reconnaître que la diablesse m’accorda quelques facilités, et le paiement put s’effectuer en plusieurs échéances.

Le samedi matin suivant, Ashley et Daryl retournèrent à l’aéroport de Stansted. Situé à une soixantaine de kilomètres de Londres, cet aéroport est le fief de toutes les compagnies à bas prix de la capitale anglaise. Leur vol les conduirait maintenant directement à Bergerac. Dans le hall de Stansted et à deux ou trois reprises, Ashley eut la désagréable impression qu’on les suivait. Rapidement elle chassa cette idée, elle ne devait absolument pas sombrer dans la paranoïa. Pourtant, en empruntant la passerelle pour prendre place dans l’avion, encore une fois, elle eut ce sentiment. Derrière eux, dans la foule de passagers qui se pressait, il lui sembla même apercevoir subrepticement un visage qui ne lui était pas inconnu. Puis l’homme se déplaça. Durant le vol, Ashley se balada entre les rangées de sièges, mais ne repéra personne. Arrivés à Roumanières, les Maxwell récupérèrent leur voiture et repartirent pour Saint-Jean-sur-Automne. Durant le trajet, les yeux d’Ashley ne quittèrent pas le rétroviseur. Heureusement elle conduisait, et Daryl ne s’aperçut de rien.