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Chapitres
  1. 01Une lumière céleste
  2. 02L’oiseau mythique
  3. 03Le brocard
  4. 04Pauvre poulet
  5. 05Voyage en terre ennemie
  6. 06Un petit tour et puis s’en va
  7. 07Le dénouement
LE NET AU PRÉ · TOME 1Chapitre 4 / 7

CHAPITRE 4 SUR 7

Chapitre 4 — Pauvre poulet

Dans le chêne, à quelques mètres seulement de la maison, la palombe blanche et son compagnon avaient achevé leur nid. Très occupée, la mascotte de notre association ne nous rendait maintenant visite qu’en de très rares occasions. Elle descendait picorer quelques grains de blé que maman jetait aux poules, mais bien vite elle regagnait son logis. Ripp, le korthals, essayait bien de l’attirer comme il l’avait déjà fait à maintes reprises, dans un jeu de course-poursuite. Mais la palombe blanche avait apparemment des activités bien plus sérieuses à faire.

Dans un e-mail, Lauryn Rayan m’avisait que La Chênaie héritée par Pascale de Gonzague figurait maintenant dans le catalogue des deux agences de Kessy Kimberly. Cette information ne m’étonna pas. Je me demandais si je devais aviser Pascale de mes doutes quant à la respectabilité de l’Anglaise.

Je décidais de la joindre, mais sous le simple prétexte de lui donner un petit bonjour. Dans la conversation, nous finirions bien par aborder le sujet qui me tenait à cœur, à savoir la vente de La Chênaie. Je pourrais alors peut-être la convaincre de proposer aussi son annonce sur le site www.lapalombeblanche.com.

– Bonjour, Pascale, tu vas bien ?

Durant quelques minutes, nous parlâmes de choses et d’autres, la jeune femme avait l’air décontracté. Nous évoquâmes bien sûr la tragédie qui s’était déroulée à Saint-Jean, et de laquelle j’avais en partie été victime. Je me décidais alors à lui parler de la maison de sa grand-tante.

– Pour La Chênaie, tu as pris une décision ?

Je fus très surpris lorsqu’elle me précisa qu’elle avait décidé de ne pas la vendre, et je n’insistais pas. J’envoyais immédiatement un e-mail à Lauryn Rayan, en lui demandant de vérifier si la mise en vente de cette maison était toujours d’actualité.

Moins de deux heures plus tard, je recevais sa réponse. La Chênaie n’était plus à vendre pour la simple et unique raison qu’elle venait d’être vendue par la « For Sale in French » de Kessy Kimberly. C’était en tout cas la mention qui apparaissait maintenant sur le catalogue.

Pascale de Gonzague m’avait donc menti; au moment où je lui avais parlé, elle devait déjà savoir que la maison avait trouvé preneur. C’était sûrement pour couper court à toute discussion, mais je soupçonnais quelque chose de plus sérieux.

Ce vendredi, à peine arrivé au Bouscarot, maman m’informa que Christian Escaire était rentré dans sa maison. À l’occasion, je lui rendrais une petite visite de courtoisie. Mais à aucun moment je ne lui parlerais d’ordinateur et surtout pas d’Internet. Si un jour il souhaitait que je lui réinstalle une machine, je le ferais, mais seulement après avoir demandé conseil à son médecin.

Cinq minutes plus tard, j’aperçus la voiture d’Yvette Meunier dans la cour. Sa dernière visite remontait au lendemain du drame et ne s’était pas très bien passée. Maman anticipa et sortit au-devant d’elle.

– Si tu es venue pour insulter mon petit, tu peux repartir tout de suite !

– Mais non pas du tout. La dernière fois j’étais dans tous mes états. Les chasseurs étaient en train de tuer tous mes cochons. Ils ne voulaient même pas que je récupère la viande. Tu te rends compte de la perte ? Plus de quarante porcs presque venus, heureusement que l’assurance m’en a remboursé une partie.

– Bon j’aime mieux ça, et avec les services sanitaires comment cela s’est-il passé ?

– Heureusement que je connais des gens bien placés au syndicat, ils ont tout arrangé, on s’en est même pas trop mal sortis. Nous avons acheté à nouveau quelques cochons mais, cette fois, ils sont près de la maison. En plus, nous avons pris nos précautions et si quelqu’un s’avisait de nous jouer un sale tour, il s’en mordrait les doigts. Il est là Martial, je voudrais le voir !

– Tu veux le voir pour quelle raison ?

– Je sais qu’il connaît la petite-nièce de la vieille Gonzague qui habitait La Chênaie, j’ai appris que c’était elle qui héritait. Je voulais seulement lui demander son adresse.

– Bonjour Yvette, je vois que ça va mieux ! Alors tu veux acheter la maison des Gonzague, la dernière fois que j’ai parlé avec Pascale elle ne semblait pas vouloir la vendre. C’est en tout cas ce qu’elle m’a dit. Tiens je t’ai noté son adresse et son numéro !

– Tu sais, les Parisiens, il suffit parfois de leur faire une bonne proposition. Nous, on peut lui donner des espèces, dans certains cas, ça arrange bien, surtout dans les successions. La petite, elle hérite de sa grand-tante et les droits, ça risque de lui coûter bonbon. Alors tu me comprends, avec ce que nous pouvons lui offrir, peut-être qu’elle va réfléchir à deux fois.

Yvette Meunier n’aurait pas fait ce type de confidence à tout le monde, mais, avec nous, elle savait qu’elle ne risquait rien. Elle ne perdit pas de temps et repartit presque immédiatement.

– Tu sais maman, la Yvette elle va encore être déçue, j’ai appris ce matin que La Chênaie était déjà vendue.

– Mais tu m’avais dit que la petite ne voulait pas vendre ! Si c’est exact, la Yvette va être furax. C’est bien fait pour elle, tu sais, je pense que l’adresse elle aurait pu l’avoir autrement. Elle est spécialement venue ici pour nous narguer. Juste pour nous faire comprendre qu’elle avait plus d’argent que nous, mais j’espère que tu as raison. Si la petite a déjà vendu, c’est très bien, ça lui fera les pieds.

Dans la conversation que nous venions d’avoir avec Yvette, il y avait une information intéressante concernant les successions. Je devais demander à une agence immobilière de Villeneuve d’évaluer La Chênaie. Tout à fait officieusement bien sûr.

Pascale de Gonzague était la petite-nièce de Madeleine de Gonzague. Leur lien de parenté n’était pas si éloigné, mais le taux de succession devait être très élevé. En vérifiant sur Internet, je pus constater qu’il était de 55 %, sans pratiquement aucune possibilité d’abattement. Pascale héritait de sa grand-tante, mais devait verser plus de la moitié du prix de la maison et des terres en droits de successions. Si La Chênaie était vendue à 400 000 €, Pascale devrait donc verser 220 000 € à l’État. Je comprenais mieux maintenant la raison pour laquelle la jeune femme avait décidé de vendre. Il y avait peut-être là une piste à suivre. Je devais essayer de savoir quels étaient les liens de parenté, entre les légataires et les héritiers, pour quelques autres biens vendus par Kessy Kimberly.

Mais il y avait un autre point que je devais mettre en lumière. Pour quelle raison ces affaires avaient-elles été toutes officialisées par la même étude notariale parisienne, celle de maître Conrad Lassaire ?

– Martial, c’est Lauryn Rayan à l’appareil. Comme tu me l’as demandé, j’ai essayé de savoir à quel prix La Chênaie a été vendue. Par l’une des employés de la « For Sale in French », j’ai réussi à obtenir des informations. Mais, il y a quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Sur le mandat de vente signé par la vendeuse, Pascale de Gonzague, le montant en Livres Sterling est de 363 000 soit 420 000 €. Sur la promesse de vente rédigée par le notaire parisien le montant n’est plus que de 220 500 €, soit 190 000 £ environ. Ah oui, j’ai une autre information, c’est également la « For Sale in French » qui a proposé la ferme de Mazère aux Stanley.

Ça, je m’en doutais bien un peu, mais je commençais à comprendre maintenant les motivations des uns et des autres. En minorant le prix de vente, les droits de successions étaient réduits d’autant. Mais également les droits de mutation (frais de notaire). En vendant La Chênaie pour 420 000 €, Pascale aurait dû débourser 55 % de droit pour la succession, soit environ 230 000 €. En ne vendant officiellement que 220 500 €, elle ne déboursait qu’un peu plus de 120 000 € soit une économie d’environ 110 000 €. L’affaire s’étant conclue à Londres, et à Paris, le prix de vente avait toutes les chances de n’être jamais contesté par le fisc français. L’acheteur faisait également une bonne affaire en ne payant les taxes dues au trésor public que sur 220 500 €. Le solde de la transaction devait sûrement intervenir en espèces de la main à la main, ou versé sur un compte à l’étranger.

Kessy Kimberly s’était spécialisée dans la vente de biens en France en proposant au vendeur et à l’acheteur de faire chacun une bonne affaire. J’étais persuadé qu’elle ne s’oubliait pas au passage, Lauryn Rayan m’avait en effet précisé que la commission payée par les acheteurs était très confortable. Peut-être même exigeait-elle une part sur les sommes détournées par le vendeur. L’escroquerie était payante pour tous les protagonistes.

Je devais maintenant enquêter sur d’autres ventes pour savoir si ce schéma se reproduisait.

Je transmettais tous les éléments à Lauryn Rayan à Londres, en la suppliant de prendre d’énormes précautions. J’étais très conscient du danger que cette jeune femme prenait pour moi. Mais j’avais besoin d’elle et, sans aucun regret, je jouais sur la corde sensible de la découverte du véritable assassin de sa sœur.

Le lendemain, à la lecture de son mail, je compris que j’étais allé un peu loin : « Martial, je suis certaine d’avoir été suivie depuis mon rendez-vous avec Suzy Bergam, je ». Lauryn avait dû appuyer sur la touche « envoyez » en catastrophe, avant même de terminer le texte du message.

Tout de suite après j’essayais de la joindre sur son portable, la sonnerie résonna une, deux, puis trois fois. À l’autre bout quelqu’un décrocha, j’attendis pour savoir qui allait répondre. Une voix masculine m’interrogea en anglais afin de connaître mon nom. Je ne me présentai pas, mais demandai à mon correspondant de me passer Lauryn Rayan. L’homme raccrocha sans répondre. J’étais de plus en plus inquiet, et j’appelais Lauryn à son domicile sur son fixe. La personne qui répondit avait la même voix que celle entendue précédemment. L’homme et le portable de Lauryn étaient donc à son domicile.

J’avais mis la jeune femme en danger, mais peut-être Lauryn s’était-elle réfugiée ailleurs ? N’ayant ni son portable, ni son agenda, elle ne pouvait plus me téléphoner. J’espérais de tout cœur que cette hypothèse soit la bonne et je ne tentais plus de la joindre de toute la journée. Dans la nuit je dormais très, très mal. Je laissais mon portable ouvert, mais je ne reçus aucun appel.

À peine levé, je consultais ma messagerie. Aucun mail de la jeune femme. Vers 11 heures, maman m’appela au bureau.

– Martial cette nuit le tueur de taureau a recommencé, les Meunier sont furieux. C’était un jeune d’à peine 18 mois, on leur en avait déjà proposé 7 000 €. Cette fois ça s’est passé dans le pré qui jouxte le nôtre, au bord du ruisseau. Le tueur a dû faire énormément de chemin à pied parce qu’il n’y a aucune route à proximité. On a eu beaucoup de chance parce que la semaine dernière, nous aussi on avait Giscard dans ce pré.

Je ne parlais pas de l’affaire dans laquelle j’avais plongé Lauryn, mais cette histoire de taureau ne me disait rien qui vaille.

Je quittais mon bureau à 7 heures et, lorsque je sortis sur le trottoir, la surprise fut de taille, mais mon angoisse tomba d’un coup. À quelques mètres, je reconnus la silhouette de Lauryn. Je couru vers elle et la serrai très fort dans mes bras. Nous restions là quelques secondes. J’étais véritablement soulagé, mais en même temps, persuadé que Lauryn avait échappé à un grave danger. Sans prononcer un mot, je l’entraînais dans un bar, et la faisais asseoir.

– Vas-y raconte-moi tout ! C’est de ma faute, je n’aurais pas dû te demander de poursuivre cette enquête.

Lorsque je l’avais sollicitée la première fois pour La Chênaie, Lauryn avait soudoyé Suzy Bergam, une employée de « For Sale in French ». Pour les infos sur la ferme des Grandes-Chaumes, elle avait agi de la même façon, mais Suzy Bergam semblait cette fois beaucoup plus nerveuse. En augmentant la mise, elle l’avait convaincue, mais, en arrivant au rendez-vous, elle constatait rapidement que la femme n’était pas seule.

Elle s’était alors enfuie, et rejoignait son domicile. C’est au moment où elle tapait son mail qu’elle avait entendu frapper semble-t-il assez violemment à sa porte. Prise de panique, elle expédiait le message incomplet, et s’enfuyait de nouveau par un escalier de service en oubliant son portable.

– Heureusement j’avais mon sac. Je suis arrivée par avion à Bergerac. Mais, avant de me rendre à l’aéroport de Stansted, j’ai tourné plusieurs heures dans le métro de Londres. Je voulais être à peu près certaine que personne ne m’avait suivie.

– Viens allons au restaurant, je te dois bien ça, c’est moi qui t’ai mise dans l’embarras. Il nous faut réfléchir à la façon de te sortir de là.

– Non, tu n’y es pour rien, tu m’avais à plusieurs reprises mise en garde. En plus, tu fais ça pour retrouver le véritable assassin de ma sœur. Je suis maintenant certaine que tu avais raison, Daryl Maxwell est certainement innocent. Il va être condamné par la justice et il est presque certain qu’il est innocent.

Je sentais une Lauryn plus déterminée que jamais, et décidée à aller jusqu’au bout.

– Martial, je crois qu’il nous faut continuer, mais je ne pense pas que cette affaire puisse pour le moment intéresser la police. Nous n’avons pas encore assez d’élément à leur présenter. Minorer le prix de vente pour payer moins de taxes, ça ne prouve pas qu’ils soient aussi coupables du meurtre d’Ashley et de la tentative sur ta personne. Nous devons aller plus loin, les forcer à se découvrir.

– Lauryn, pour moi c’est d’accord, mais pour ce soir nous allons essayer d’oublier toute cette affaire et nous détendre un peu. Après nous irons chez moi, je dormirais dans le salon et demain tout sera déjà plus clair.

Nous nous dirigeâmes vers mon appartement, rue de l’Hôtel-de-Ville, en plein centre de Bordeaux. Lauryn semblait maintenant détendue. Malgré cela, je la surpris à plusieurs reprises à jeter des coups d’œil vers nos arrières. De profil, elle ressemblait à Ashley, comme une goutte d’eau peut ressembler à une autre goutte d’eau. Elles avaient la même façon de rejeter les cheveux sur le côté. Le nez de Lauryn était peut-être légèrement plus court. Sa poitrine semblait aussi plus généreuse.

Comme prévu, je lui laissais ma chambre et installais un duvet sur le canapé du salon. Dans la nuit je fus réveillé par des sanglots. J’entrai dans la chambre et découvris Lauryn au visage rougi par les pleurs. Je m’asseyais sur le lit et tout de suite elle vint se blottir contre moi. Je lui passais la main dans les cheveux en essayant de la rassurer. Elle avait dû vivre des moments très durs. Elle savait que ces individus étaient peut-être responsables de l’assassinat de sa sœur. Elle était aussi persuadée qu’ils n’hésiteraient pas une seule seconde à lui régler son compte.

– Tu resteras avec moi jusqu’à ce que cette affaire soit définitivement réglée. Maintenant tu ne crains plus rien, si tu veux demain nous irons voir la gendarmerie, nous pourrons tout leur expliquer.

– Non, non, pas encore, il nous faut découvrir de véritables preuves, sinon ils en réchapperont et ne seront jamais condamnés.

Je savais que cela compliquerait les choses, mais mes gestes se faisaient plus doux et Lauryn plus vulnérable encore. Maintenant il n’était plus question que je rejoigne le canapé et le duvet. Cela me gênait beaucoup, mais je ne pouvais m’empêcher de faire des comparaisons. Faire l’amour avec Ashley, c’était comme pousser la passion dans ses retranchements. Chaque étreinte était un affrontement, au cours duquel chacun de nous essayait de tirer le maximum de l’autre. Nous en arrivions à des corps à corps très torrides, parfois même rudes, à la limite de la brutalité. L’un comme l’autre, nous voulions posséder l’autre sans concession. À chaque fois j’avais eu l’impression de participer à une épreuve de sport extrême et à chaque fois j’avais essayé de gagner. Avec Lauryn la mesure était inversée, la passion était tout autre, l’équité charnelle prenait résolument le dessus, l’échange semblait très équilibré.

Les deux sœurs se ressemblaient physiquement, mais leur ressemblance s’arrêtait là.

Le lendemain dès 7 heures j’étais debout, Lauryn Rayan dormait encore. Avant de m’échapper je lui laissais un petit mot, avec mon numéro de téléphone. J’arrivais au bureau à 8 heures, et buvais mon premier café. Vers 10 heures je reçus un appel de maman.

– Martial, on vient de recevoir une lettre un peu bizarre, et je ne comprends pas très bien. Ça m’a tout l’air d’être une lettre anonyme.

– Tu peux me lire le texte ?

– Il n’y a pas grand-chose et elle a été postée hier à Villeneuve. Voila ce qui est écrit : « J’espère que cela vous servira de leçon. Dites à Martial de ne plus fouiner dans nos affaires, sinon gare au troupeau. »

Je compris parfaitement ce que l’expéditeur voulait dire. Maman m’avait bien dit hier que le taureau des Meunier avait été abattu dans le pré qui jouxtait le nôtre, au bord du ruisseau. Elle m’avait aussi dit que la semaine dernière leur propre taureau, Giscard, était dans ce pré. J’avais comme l’impression que le tueur s’était trompé. Il avait fait un carton sur celui des Meunier en pensant qu’il appartenait à mes parents. Mon enquête progressait et les coupables voulaient faire pression sur moi. Je ne pouvais pas mettre en péril le bétail de mes parents. Je devais ralentir, faire croire que j’abandonnais.

– Martial je ne comprends pas, pourquoi voudrait-on tuer tout notre troupeau, nous n’avons rien contre les étrangers qui veulent s’installer à Saint-Jean. Et quelles sont les affaires dont cet homme parle dans sa lettre ? Martial si tu es encore en danger il faut tout nous dire. Tu as déjà failli te faire tuer une fois, maintenant il ne faut rien nous cacher.

– Maman ne t’inquiète pas, tout va bien, l’homme qui a voulu me tuer est en prison et tu sais pourquoi il voulait me tuer. Je ne comprends pas moi non plus ce que l’expéditeur veut dire. Peut-être que c’est à cause des articles sur le site ? Je vais supprimer les derniers mis en ligne, mais je ne vois pas ce qui pourrait gêner dans ces quelques paragraphes. De toute façon je serai là demain soir, et je vous amène une invitée. Mais ne me pose pas de question pour le moment, tu sauras demain.

– Si juste une, enfin deux. Est-ce une fille de ton âge ? Et est-elle mariée ? Pour ça tu peux me répondre ?

– Pas de problème maman, c’est une fille de mon âge, elle n’est pas mariée et elle est très sympa.

Je savais que maman n’était absolument pas convaincue par mes explications. Elle avait, comme papa d’ailleurs, peut-être compris que je ne croyais pas à la culpabilité de Daryl Maxwell. J’étais d’ailleurs sûrement le seul. Pour tous les autres, le cocu avait tué la femme infidèle en essayant de descendre également l’amant. Maman savait aussi que je fouinais dans les affaires de ventes de maisons aux Anglais.

À midi je retournais à l’appartement, Lauryn avait préparé le repas, pizzas et jus de fruits. Arrivant à Bordeaux dans la hâte et sans aucun bagage, elle avait fait dans la matinée quelques emplettes dans le quartier. Je lui racontais l’histoire du taureau abattu et lui parlais également de la lettre anonyme reçue par mes parents.

– Je ne sais pas trop quoi faire, mais il n’est pas pour autant question d’abandonner. Il nous faudra agir avec prudence. Ce week-end nous irons rendre visite à Elliott et Margaret Nelson à la ferme des Grandes-Chaumes. Ce sont eux qui ont spontanément expédié le mail pour alimenter la rubrique sur le site de la Palombe blanche. Je pense qu’ils seront ravis de recevoir une compatriote et nous pourrons discrètement leur poser quelques questions. Tu te feras passer pour une Anglaise qui souhaite s’installer dans le Sud-Ouest.

Le vendredi soir, avec Lauryn, nous arrivâmes au Bouscarot. Maman et papa la reconnurent immédiatement. Je leur précisais simplement que miss Rayan était venue passer quelques jours de vacances en France. Mes parents n’en crurent pas un mot, mais firent comme si.

Lascar et Ripp regardaient la nouvelle venue avec étonnement. Le briard accepta sans détours ses caresses, mais pas Ripp qui alla se coucher derrière papa en émettant un lourd soupir. Il devait penser que, si je partais me promener avec elle comme je l’avais fait avec Ashley, il ne serait sûrement pas du voyage.

Ce soir-là, maman proposa à Lauryn ma chambre de jeune homme. Moi je rejoignais mon pigeonnier mais, dès que la maisonnée fut endormie ou presque, je me glissais dans sa chambre et dans son lit. Le lendemain je compris que ma ruse m’avait trompé personne et surtout pas maman.

– J’ai l’impression que tu n’as pas bien dormi, tu as de petits yeux, pourtant tu es habitué à ton lit. Vous les jeunes d’aujourd’hui vous avez vite fait de vous séduire, mais avez tout aussi vite fait de vous séparer. Je ne sais pas vraiment ce que vous cherchez, de toute façon jamais vous ne trouverez. Bon, passons aux choses sérieuses, tu dois me dire ce qui se passe. Je m’inquiète pour toi et ton père s’inquiète pour toi et aussi pour ses vaches. Après les deux taureaux des Meunier, cet homme menace d’abattre notre troupeau, nous ne comprenons rien. Il veut dire quoi quand il écrit : « Dites à Martial de ne plus fouiner dans nos affaires, sinon gare au troupeau ». C’est quoi ces affaires ? Tu cherches toujours l’assassin de cette femme ? Si c’est ça, il faut nous le dire, tu ne dois pas nous laisser dans l’ignorance. Si tu crois que le mari n’est pas le coupable, et si tu penses connaître ce coupable, il faut nous le dire.

– Maman, vous savez toi et papa que j’ai toujours eu un doute. J’ai toujours pensé que Daryl Maxwell n’était pas coupable. C’est vrai que…

Lauryn arrivait, et j’interrompais ma conversation.

– Je t’appellerai lundi matin et promis je vous dirai tout, je préfère ne pas ennuyer Lauryn avec ça. Je te promets maman, lundi matin.

Le visage de miss Rayan était serein, reposé, la jeune femme avait l’air en forme. Maman lui avait préparé un véritable petit déjeuner, à l’anglaise, mais retouché façon Sud-Ouest. Elle l’engloutit rapidement, ma mère était ravie, enfin une fille qui ne faisait pas de chichi.

Nous entendîmes la palombe blanche roucouler, puis elle arriva, voletant quelques secondes autour de nous, juste pour nous saluer et regagna bien vite vers son nid.

Vers 11 heures nous partîmes rendre visite à Elliott et Margaret Nelson, de la ferme des Grandes-Chaumes…

L’accueil fut assez sympathique, je leur parlais du site www.lapalombeblanche.com et tous deux me félicitèrent pour les efforts que je fournissais. Ils s’étonnaient même un peu de ma démarche et j’éprouvais le besoin de leur expliquer ma vision des choses.

– Il est bon que des villages comme le nôtre s’ouvrent au monde extérieur. Avec l’ADSL et le service « Net au pré » de nombreuses personnes âgées ont retrouvé le goût de la découverte. Avant, beaucoup passaient leurs journées devant la télé. Elles subissaient sans broncher. Elles changeaient même rarement de chaîne et souvent s’endormaient devant. Elles se contentaient de regarder, la plupart du temps sans même essayer de comprendre, tout ce qu’on leur débitait. Maintenant ces personnes sont actives, elles passent peut-être autant d’heures devant leur écran, mais au moins elles découvrent les choses d’elles-mêmes. Si ça ne leur convient pas, elles zappent sur autre chose. Je peux vous assurer qu’elles ne se privent pas. Les trois-quarts des abonnés participent à des forums et en sont ravis.

En ce qui concerne la rubrique destinée aux ressortissants étrangers, j’ai pensé qu’il était normal de faciliter la vie des personnes qui ont décidé de venir vivre dans notre région. Quoi que certains en disent, ils représentent une richesse pour le Sud-Ouest. Le fait que la plupart disposent des revenus supérieurs à ceux des locaux n’est pas un inconvénient mais au contraire un atout supplémentaire.

Pour préparer le terrain de Lauryn, je poursuivais mon discours de séduction. Je prenais ensuite prétexte de découvrir les alentours et les travaux réalisés sur la maison, pour laisser miss Rayan en tête à tête avec les Nelson. Après quelques minutes, je faisais ma réapparition, Elliott Nelson me proposa de prendre l’apéritif.

– J’ai un petit Duras moelleux, vous m’en direz des nouvelles. Je vais me fournir directement chez le producteur, c’est un délice.

Voiture et retour obligent, je n’acceptais qu’un demi-verre.

– Alors as-tu pu apprendre quelque chose ?

– Comme tu le savais déjà, la maison leur a bien été proposée par la « French Property » à Londres, ils ne m’ont dit que de bonnes choses concernant cette agence. Ils ont été très bien conseillés et me la recommandent sans aucun problème. En ce qui concerne le prix, il était au départ de 380 000 £ sterling. L’affaire s’est finalement négociée à 350 000 £ sterling. Ils m’ont aussi avoué que, pour payer un peu moins de taxe au Trésor français, l’agence leur a proposé de verser du cash au vendeur. Ils ont donné 50 000 €, de la main à la main. Pour officialiser la vente, ils sont passés par le même notaire parisien, maître Conrad Lassaire.

Cette fois le prix n’avait été minoré que de 50 000 €, rien à voir avec les quelque 200 000 € versés de la main à la main, pour la vente de La Chênaie. En réalité, Kessy Kimberly devait s’adapter au coup par coup. Cette information remettait un peu en cause ma théorie sur les escroqueries au fisc de grandes envergures. J’étais un peu déçu et Lauryn s’en aperçut.

– Martial, nous ne devons pas abandonner, je crois que les Nelson m’ont dit la vérité, mais nous devons trouver d’autres cas. Je suis certaine que, pour d’autres ventes, la différence était bien plus importante.

J’étais d’accord avec Lauryn, mais nous devions prendre très au sérieux les menaces reçues par mes parents. Ces individus avaient déjà tué deux taureaux et n’hésiteraient sûrement pas à abattre tout un troupeau. Mais nous ne devions surtout pas oublier que ces personnes étaient peut-être aussi responsables de l’assassinat d’Ashley et de la tentative contre moi.

Je repensais alors à Christian Escaire, les propos qu’il avait tenus lors de son hospitalisation étaient des plus incohérents. Cette histoire de gros sanglier vu par la lucarne et ensuite dans la maison, ça ne tenait pas debout. Comment un sanglier aurait-il pu entrer avec la porte fermée ? Pourtant, dans le décès des trois abonnés au « Net au pré », il était aussi question de gros sanglier, et nombreuses étaient les personnes qui pensaient qu’il était même la cause indirecte des décès. Comme par hasard, les trois maisons laissées libres avaient été vendues à des Anglais, et toutes les trois par Kessy Kimberly. Mais ce gros sanglier, que venait-il faire à chaque fois dans cette affaire ?

Lorsque nous arrivâmes dans la cour, Yvette Meunier était en grande discussion avec maman, papa devait, lui, surveiller ses bêtes. Nous nous approchâmes, et, toujours fidèle à ses principes, la Yvette ne me donna même pas le temps de la saluer. Elle m’apostropha brutalement, en me reprochant de ne pas lui avoir précisé que La Chênaie était déjà vendue lorsqu’elle m’avait demandé l’adresse du propriétaire.

– Bonjour madame Meunier. Je te précise que je n’ai pas à t’informer de quoi que ce soit et surtout pas de ce que j’ignore. Tu m’as demandé les coordonnées du propriétaire et j’ai eu l’amabilité de te les donner. Je ne vois pas ce que tu peux encore venir me reprocher. Je ne sais pas si La Chênaie a été vendue ou non et je m’en contrefiche.

– Oui, mais tu m’avais dit que la petite Gonzague ne voulait pas vendre. C’était pour me faire perdre du temps et laisser les Anglais une fois de plus rafler la mise. Je ne serais pas étonnée si tu étais de mèche avec eux. Je suis sûre que tu touches une commission, avec ton Internet tu es au courant de tout, et avant les autres. C’est facile de les informer rapidement. Ces individus se comportent comme des envahisseurs, il n’y en a jamais un qui te salue ou même qui t’adresse la parole. Ils vivent entre eux et ne respectent personne. Je ne comprends pas qu’un enfant du pays puisse les soutenir et les aider, c’est une honte. De toute façon ça ne se passera pas ça, je suis persuadée qu’ils font du dessous-de-table, j’écrirai aux impôts pour les dénoncer. Ça sera tant pis pour toi, tu es leur complice, tu payeras la note avec eux.

En entendant les mots que prononçait Yvette, le visage de maman prit une teinte rouge coquelicot.

– Yvette Meunier, une fois de plus tu insultes mon fils, tu ne sais faire que ça, tu es obtuse et sans morale. Monte dans ton auto et fiche le camp tout de suite. Tu es une mauvaise femme, aigrie par la jalousie et ton manque de cervelle. Pour toi, il n’y a que l’argent qui compte. Je crois que tu es bien malade, tu devrais aller te faire soigner. Maintenant part vite et je t’interdis de remettre les pieds ici.

La femme ne perdit pas de temps, elle grommela encore quelques mots avant de remonter dans sa voiture, mais elle ne s’éternisa pas.

Restée un peu en retrait, Lauryn avait observé la scène avec étonnement. En entendant les propos outranciers d’Yvette Meunier, j’avais surpris un mouvement de répulsion.

– C’était qui cette furie ?

– C’est Yvette Meunier, je t’ai déjà parlé d’elle. Les taureaux qui ont été abattus étaient les siens, et ce sont également ses cochons qu’un inconnu a lâchés dans la nature. Les Meunier s’intéressaient à La Chênaie, elle est peu déçue. Il faut dire que c’est la troisième fois que les Anglais la battent sur le poteau. Mais, pour une fois, ce n’est pas pour me déplaire.

– Ah oui, c’est cette femme qui a créé le mouvement antianglais, le « Jeanne d’Arc », c’est ça ? Elle n’a pas l’air de vous apprécier beaucoup ? Vous croyez qu’elle va dénoncer ces gens aux impôts ?

– Madame Meunier déteste toutes les personnes qui n’agissent pas comme elle et surtout celles qui ne pensent pas comme elle. Après l’affaire des porcs qui n’étaient même pas identifiés, et quelques autres petites choses, je ne crois pas qu’elle prenne le risque de s’adresser aux impôts. Avec tout ce qu’elle vend sans déclarer, si un jour le fisc s’intéressait à son cas, je crois qu’elle aurait du souci à se faire.

Je compris que l’attitude perverse d’Yvette Meunier avait marqué Lauryn, un petit quelque chose me disait que miss Rayan n’avait pas du tout apprécié sa prestation.

Le dimanche matin, Lauryn se leva au petit jour. Moi je m’accordais quelques longues minutes de plus dans le lit. J’avais décidé d’arrêter de parler de « notre » affaire, une journée au calme en essayant de penser à autre chose serait la bienvenue. Depuis que la lettre anonyme était arrivée à la maison, papa avait amené les bêtes à proximité de la maison et les surveillait de plus en plus. Il se levait même la nuit.

Vers 9 heures, en ouvrant les volets, j’assistais à une scène plutôt insolite, surréaliste, presque inquiétante : maman saignant un poulet (ça, c’était du déjà-vu), Lauryn lui immobilisant fermement le corps durant « l’exécution » (c’est ça le presque inquiétant). Pauvre poulet, aucune chance ! Sensible les femmes de la ville, qui a dit ça ! Si un jour les « femelles » se liguaient contre les hommes… Bree… je préfère ne pas y penser. Décidément cette fille m’étonnait de plus en plus. Après le petit déjeuner je lui proposais de rendre visite à Giscard et…

– Si tu n’étais pas resté à paresser dans ton lit, tu aurais pu constater que c’était déjà fait. C’est ton papa qui a fait les présentations, un vrai petit toutou ce « Giscard ».

Le dimanche soir, nous quittâmes le Bouscarot, pour rejoindre mon appartement de Bordeaux. Le lundi matin, je laissais Lauryn dormir et partais au boulot. Depuis ce triste jour où après son terrible forfait, l’assassin d’Ashley avait fait feu sur moi à quatre reprises, je n’étais plus vraiment le même. Au fond de moi, je savais que j’étais toujours en danger et mon travail s’en ressentait. Je n’avais plus la même concentration, et ma motivation s’était estompée. Mes collègues en étaient conscients, mais ils savaient aussi que j’avais vécu des moments terribles. La plupart me soutenaient et faisaient en sorte que ma charge de travail ne soit pas trop lourde. J’avais donc un peu de temps pour penser et ressasser toute cette affaire.

Les propos pourtant confus de Christian Escaire prenaient de plus en plus d’importance dans mon esprit, et je n’arrivais pas en m’en défaire. C’était surtout le gros sanglier qui ne passait pas. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il revenait à quatre reprises : trois retraités en étaient peut-être morts et le quatrième y avait échappé de justesse. Pour ce dernier, la méthode n’était pas la même, mais le gros sanglier était toujours présent.

Je savais que les trois personnes décédées étaient soignées, comme Christian Escaire, pour des problèmes cardiovasculaires. Je savais aussi qu’elles vivaient seules et n’avaient comme lui plus de proche famille. Aucune de ces quatre personnes n’avait d’héritier direct, ascendant ou descendant. Je devais peut-être trouver parmi les abonnés du « Net au pré » des habitants de la commune ayant ce même profil. Peut-être devrais-je même pousser plus loin, et m’intéresser aux non-abonnés présentant ce même profil.

Une autre question vagabondait toujours dans ma tête : pour quelle raison avais-je instinctivement passé au peigne fin la boîte à mails de Christian Escaire ?

J’avais promis à maman de l’appeler pour tout expliquer, et je devais le faire. Et si, après mes explications, mes parents me demandaient d’arrêter, j’arrêterai mais après avoir tout expliqué aux gendarmes.

– Bonjour maman, tu vas bien, papa est là ?

– Non, il est avec l’entrepreneur, le jeune Souillol, on moissonne le colza… Tu sais, cette nuit, Lascar surveillait les bêtes. Vers 2 heures, il a aboyé plusieurs fois et papa s’est levé avec le fusil. Il n’a rien vu de suspect, mais nous sommes inquiets. Maintenant tu vas me dire ce qui se passe, on a le droit de savoir ?

– Maman, je fais des recherches, parce que je pense que l’assassinat d’Ashley va bien plus loin qu’une simple histoire de cocu. Je crois qu’il y a quelque chose de louche dans la mort de Fernand, de Ferdinand et de Madeleine de Gonzague. Tout comme l’attaque cardiaque de Christian Escaire.

– Mais qu’est-ce que tu racontes…

– Maman j’ai promis de tout te dire, alors laisse-moi aller jusqu’au bout. Ce qui me semble aussi très louche, c’est qu’à chaque fois que les Meunier ou les Pasquoalini se sont intéressés à une affaire de maison, ils ont eu des ennuis. Lucien a été accusé d’avoir mis le feu au bois, et quelqu’un a tué le taureau des Meunier. Ensuite leurs cochons se sont retrouvés dans la nature et ils ont été abattus sur ordre du préfet. J’ai vérifié les dates, tout correspond, il n’y a que pour le dernier taureau que je n’arrive pas à comprendre. Les Meunier s’étaient effectivement intéressés à La Chênaie, mais apparemment c’était déjà vendu. Enfin je le pense, il va falloir que je m’en assure. Tout cela me semble très suspect. Encore une chose, lorsqu’Ashley a été assassinée, elle revenait de Londres, sur place elle avait fait une petite enquête. Je l’avais eue au téléphone et elle rapportait sûrement des informations importantes.

– Écoute mon petit, tu vas trop vite, tu m’embrouilles. Comment Ashley Maxwell pouvait-elle faire une enquête sur son assassin alors que cette pauvre femme n’était pas encore assassinée ?

– À ce moment elle n’enquêtait que sur les ventes de maisons. Est-ce que tu comprends ?

– J’essaye, mais c’est assez compliqué. Tu n’aurais jamais dû travailler dans le vin, tu aurais dû faire gendarme. Mais, Fernand, et Ferdinand et madame de Gonzague, comment a-t-on pu les assassiner en faisant venir un gros sanglier devant la maison ? Et pour le Christian, ils l’auraient fait rentrer dans la maison, par la fenêtre ?

– C’est bien ça que j’essaye de comprendre.

– Tu crois vraiment qu’ils ont été assassinés par des Anglais ou tu te moques de moi ?

– Maman, je ne me moque pas de toi, je sais que tout ça n’est pas clair. Mais, en même temps, je suis certain que quelqu’un est derrière tout ça. D’ailleurs les coupables sentent que je suis sur le point de comprendre, la lettre anonyme en est la preuve.

– Mais pourquoi as-tu gardé tout ça pour toi, tu aurais pu nous en parler avant. Tu sais, on n’est plus très jeunes, mais on arrive encore à comprendre certaines choses. Et les gendarmes tu crois qu’ils comprendraient ?

– J’y ai plusieurs fois pensé, mais c’est encore trop flou, je dois d’abord faire des éclaircis. Maintenant si vous avez peur pour vos bêtes, je peux tout stopper.

– Non, pour les vaches, elles sont à côté de la maison et je ne crois pas qu’ils y touchent. C’est pour toi que je me fais du souci, si l’assassin n’est pas Maxwell, c’est qu’il est encore en liberté. Et dans ce cas tu es en danger. Moi je crois que tu devrais revenir vivre à la maison, ici au moins on a des fusils, on peut te défendre.

– Maman ne t’inquiète pas, tu vas bien aller, je ne suis plus très loin de la solution.

– Mais Lauryn, elle n’est pas chez toi seulement en vacances ? Il faut tout me dire Martial, c’est très important.

– C’est vrai, Lauryn a voulu m’aider à retrouver le véritable assassin de sa sœur. Certaines personnes ont tenté de l’intimider. Elle s’est sentie menacée et elle est venue se réfugier chez moi.

– Comment ça, elle s’est sentie menacée, on n’a pas essayé de la tuer au moins ?

– Mais non, maman, elle eut quelques inquiétudes et m’a rejoint. Voilà, ici elle n’a rien à craindre.

– Je crois que je ne vais rien dire à ton père, c’est trop compliqué, en plus il va se faire encore plus de mouron que moi. Je crois que vous devriez venir quelques jours à la maison. Demande des congés à ton patron et venez à la maison.

J’essayais tant bien que mal de rassurer maman, mais je ne pensais pas y être parvenu. Je devais maintenant me focaliser sur cette affaire de sanglier. J’étais persuadé que maman venait de me dire quelque chose de très important, je ne savais pas encore quoi, je devais y réfléchir.

À midi je rentrais à l’appartement, j’ouvrais sans bruit et surprenais sans le vouloir Lauryn devant mon ordinateur. Elle sursauta, et bafouilla deux à trois mots. Instinctivement, sur le clavier, ses doigts refermèrent la page Internet qui était ouverte.

– Tu m’as fait une de ses peurs, je ne t’ai même pas entendu entrer. Regarde, j’ai tellement paniqué que j’en ai fermé ma page.

– Excuse-moi ma jolie, tu regardais quoi ? Ne t’en fais pas, nous allons la retrouver ta page.

– Non, ce n’est pas la peine, c’était une pub, rien de très intéressant.

De retour au travail, je recevais un appel de maman. Au ton de sa voix, je compris tout de suite qu’il venait de se passer des choses très graves.

– Martial, il faut que tu reviennes à la maison, il vient d’arriver un malheur à ton père. Rassure-toi il est vivant, mais il est très gravement blessé.

– Maman, comment ça gravement blessé ? Explique-moi. Il a eu un accident avec la moissonneuse ?

– C’est Giscard, il a attaqué ton père dans le pré, on a été obligé de l’abattre, il était devenu comme fou.

– Mais ce n’est pas possible, Giscard est gentil, Lauryn l’a même caressé !

– Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Ton père l’avait changé de place hier pour le mettre avec les vaches. C’était plus facile à surveiller. En fin de matinée, il avait remarqué qu’il était nerveux, il chargeait les taurillons et même les vaches. Juste après avoir mangé, c’était encore pire. Ton père est alors entré pour le séparer du troupeau, il voulait le mettre dans l’étable. À ce moment, Giscard l’a chargé. Moi je ne pouvais rien faire, c’était terrible, heureusement que l’entrepreneur, le jeune Souillol, est arrivé. Il est rentré dans l’enclos avec une fourche, et a réussi à le détourner. Giscard l’a aussitôt attaqué, mais il est leste et a sauté par-dessus le barbelé. Pendant ce temps, j’ai réussi à tirer ton père à l’abri derrière la clôture. Il saignait de partout, c’était terrible, mais il n’a pas perdu connaissance. Giscard ne s’est pas calmé pour autant et a blessé deux taurillons. J’ai dit à Souillol de prendre ton fusil et de l’abattre. Il a fallu deux balles. Il faut que tu viennes, tout de suite. Ton père a été transporté à l’hôpital de Villeneuve, c’est de là que je te téléphone.

– J’arrive maman, j’arrive tout de suite.

J’avertissais Lauryn, elle comprit que je n’avais pas le temps de passer la prendre à l’appartement.

Comment notre Giscard, cette bête qui semblait si paisible, avait-elle pu se transformer en quelques heures en taureau de combat ? Tout au long du trajet qui me ramenait à la maison, je me posais et me reposais sans cesse la question. Il était déjà arrivé par le passé que des taureaux s’attaquent à leur propriétaire ou à des promeneurs, mais, à chaque fois, il s’agissait de bêtes caractérielles. Peut-être la proximité des femelles avait-elle déclenché cette fureur, un peu comme la période du brame pour les cerfs.

Je rejoignais maman dans le hall de l’hôpital, avant même de l’embrasser, je l’interrogeais du regard. Il y avait là trois autres voisins qui s’éloignèrent de quelques pas à mon arrivée.

– Heureusement que ton père est un dur à cuire, il est coupé de partout. Je viens de voir le chirurgien, d’après lui il a un poumon perforé. Maintenant il est sur la table d’opération, il faut attendre. Si le jeune Souillol n’était pas arrivé, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

Il y avait longtemps que je n’avais pas vu maman pleurer. Je ne savais même pas comment je devais m’y prendre pour la consoler et la rassurer. Je la prenais seulement dans mes bras. Après trois à quatre minutes, Olivier et Sylvia Marcelino, des voisins, s’avancèrent vers nous et nous échangeâmes quelques mots.

– Amélie, si vous le souhaitez nous pouvons transporter le taureau à l’abattoir pour les analyses vétérinaires. Après nous pourrions le ramener chez nous, pour le découper. Vous pourrez facilement vendre la viande aux voisins. Je sais que ça ne pourra pas remplacer la valeur de la bête, mais c’est mieux que rien ! Qu’en pensez-vous ?

Heureusement, pour nombre de paysans le mot solidarité n’était pas un vain mot.

– Je te remercie Olivier, mais vous êtes en pleine moisson ?

– Ça, ce n’est pas très important, ça peut attendre. À la maison nous tuons une dizaine de veaux par an, nous avons tout le matériel nécessaire. C’est le jeune boucher de l’Inter qui nous aide. Je l’ai déjà appelé, il peut être sur place vers 19 h 30.

– Si vous pouvez vous en occuper, c’est bien, faites pour le mieux. Avec Martial nous arriverons plus tard.

Olivier et Sylvia Marcelino habitaient la ferme des Petits-Chênes. Leur spécialité était le « pruneau d’Agen », ils cultivaient plus de trente hectares de pruniers d’Ente. Ils élevaient également une douzaine de vaches qui leur permettaient de disposer de veaux de qualité qu’ils vendaient en clientèle directe.

Vers 20 h 30, l’infirmière nous prévenait que nous ne pourrions pas rendre visite à papa ce soir. L’intervention s’était bien passée, mais il était encore en soins intensifs. Nous réussissions à rencontrer le chirurgien, il nous rassura, le pronostic vital de papa n’était pas engagé, il lui fallait juste du repos.

Nous arrivâmes chez les Marcelino vers 21 heures. Olivier et Sylvia nous attendaient.

– Amélie, le vétérinaire a fait quelques analyses, mais il a des doutes sur la santé de votre taureau. Dès demain, il va envoyer des prélèvements sur un laboratoire de Bordeaux. Cette bête que tout le monde pouvait caresser et qui devient subitement folle, ça lui a paru suspect.

– Mais, il vous a dit quoi exactement ?

– Juste qu’il avait fait des prélèvements pour les faire analyser, ils ont gardé la bête en chambre froide à l’abattoir. Il ne peut pas donner l’autorisation de consommer la viande avant d’avoir les résultats.

Nous discutâmes encore quelques minutes, les Marcelino nous proposèrent leur aide pour les moissons et nous repartîmes pour le Bouscarot. Dans l’après-midi j’avais joint Lauryn, toujours dans mon appartement de Bordeaux. Elle semblait très affectée par ce qui arrivait à papa et je lui proposais de nous rejoindre par le train.

Le lendemain matin, dès 8 heures, je récupérais miss Rayan à la gare et à 9 heures nous étions à l’hôpital de Villeneuve. Maman nous y attendait. Papa était branché de tous les côtés, mais il semblait avoir le moral. Le chirurgien nous confirma que ses jours n’étaient pas en danger, mais son hospitalisation devrait se prolonger au moins sur huit à dix jours. J’appelais mon employeur pour lui expliquer la situation, comme d’habitude il se montra très accommodant.

Nous nous rendîmes ensuite à l’abattoir pour tenter d’obtenir quelques renseignements sur les analyses pratiquées sur le taureau. Maman avait laissé sa voiture à Lauryn qui était rentrée directement au Bouscarot. Florent Manterre, le vétérinaire, nous confirma que cet accès soudain de folie l’interpellait tout particulièrement. L’attitude de cette bête n’était absolument pas normale, et il n’excluait pas que le taureau puisse avoir été drogué.

– Comment ça drogué, monsieur ?

– On aurait fait prendre à votre taureau une drogue qui l’aurait rendu fou. D’après ce que j’ai pu comprendre, cette bête était tout spécialement calme. Il n’est pas normal qu’elle soit devenue aussi rapidement agressive, au point de s’attaquer violemment à votre mari. Ces derniers jours, vous n’avez pas modifié son alimentation ?

– Non, pas du tout, nos bêtes sont au pré et ne mangent que de l’herbe et du foin. Ce n’est qu’en hiver qu’on leur donne des aliments complémentaires, farine de sojas et de temps en temps quelques betteraves. Mais de quelle façon aurait-on pu droguer Giscard ?

– Je dois d’abord connaître le résultat des analyses. Mais on aurait pu tout simplement injecter la drogue dans une betterave par exemple, et la donner au taureau ensuite. Il y a peut-être une autre explication, votre animal n’était pas méchant, quelqu’un a pu s’en approcher, pour lui administrer la drogue à l’aide d’une seringue. N’avez-vous rien remarqué ou entendu de suspect ces derniers jours ?

– Maintenant que vous le dites, l’autre nuit le chien a aboyé à plusieurs reprises. Marcel, mon mari s’est levé, mais il n’a rien vu de suspect.