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Chapitres
  1. 01Une lumière céleste
  2. 02L’oiseau mythique
  3. 03Le brocard
  4. 04Pauvre poulet
  5. 05Voyage en terre ennemie
  6. 06Un petit tour et puis s’en va
  7. 07Le dénouement
LE NET AU PRÉ · TOME 1Chapitre 6 / 7

CHAPITRE 6 SUR 7

Chapitre 6 — Un petit tour et puis s’en va

Le samedi matin, Lauryn s’éclipsa de bonne heure. À mon réveil, je trouvais son petit mot : « Martial chéri, quelques petites choses à régler pour mon travail. Je te laisse un peu de répit, mais ne te réjouis pas trop vite. Tu as tout ce qu’il faut pour ton petit déjeuner à la cuisine. »

Vers 10 heures, miss Rayan était de retour et apportait avec elle le repas de midi. Il n’avait rien en commun avec celui qu’elle m’avait servi la veille, mais ce n’était pas fête tous les jours.

– Pour cette après-midi, j’ai noté tout ce que je pourrais te faire découvrir. Fais ton choix, je prends une douche, ensuite nous en parlerons. Ah oui, pour ce soir des amis donnent une petite fête, si tu le souhaites nous pourrons nous y rendre.

Dès 14 heures, nous empruntâmes le métro à destination de Piccadilly Circus. Dans Jermyn Street, Lauryn me fit découvrir quelques grands magasins. Nous nous dirigeâmes ensuite vers la tour de Londres. De l’extérieur, j’eus beaucoup de mal à imaginer ce lieu mythique, mais assez austère, comme un écrin destiné à mettre en valeur les joyaux de la couronne. Le Tower Bridge, avec ses deux tours, m’impressionna beaucoup plus. L’architecture de ce pont basculant sur la Tamise était assez extraordinaire. Lauryn m’entraîna ensuite vers Westminster. Je dus reconnaître que le palais et la cathédrale étaient de véritables merveilles.

– Martial, tu vois, cette tour, elle culmine à 96,3 mètres. La plus grande des cloches s’appelle Big Ben, elle mesure plus de 4 mètres. La nuit de la Saint-Sylvestre, ce sont ces cloches qui annoncent aux Anglais la nouvelle année.

Lauryn était véritablement très fière de sa capitale. J’en profitais pour la solliciter afin qu’elle m’accompagne du côté de Wickham Road. Dans cette rue, se tenait l’une des officines de Kessy Kimberly, la « French Property ». Je n’avais pas l’intention d’entrer dans l’agence, c’était juste pour me rendre compte. Lauryn héla un taxi, il nous fallut environ 20 minutes pour parvenir à l’angle de Geoffay Road. Nous étions devant la vitrine de la « French Property ». Pas moins d’une cinquantaine de maisons, la plupart se situant en France, dont une grande partie dans le Sud-Ouest, y était proposée. L’une d’entre elles attira tout de suite mon attention, c’était bien le Moulin de Saint-Jean qui était à vendre. Cette maison était la propriété de Daryl Maxwell. Depuis le drame de l’assassinat de sa femme, Ashley, il n’y habitait bien sûr plus. Dans cette affaire, il était le principal et seul accusé et sa résidence, au moins jusqu’au procès, était la prison. Apparemment il avait décidé de vendre sa maison, je trouvais toutefois étonnant que Lauryn ne soit pas au courant.

– Tu as vu, c’est le Moulin de Saint-Jean qui est à vendre !

– Tu es certain ? Tu sais moi, je n’y suis allée que deux fois.

Nous nous dirigeâmes ensuite vers l’autre agence de Kessy Kimberly, la « For Sale in French » qui se situait à quelques centaines de mètres, au 22 Lucas Street. Plus imposante que celle de l’autre officine, le nombre de propriétés françaises à vendre y était aussi plus important. Dans cette vitrine également, il me sembla reconnaître une maison, mais j’avais beaucoup de mal à la situer. L’angle avec lequel la photo avait été prise n’était pas habituel, pourtant ce pigeonnier et ce corps de ferme me disaient quelque chose.

J’étais certain d’avoir déjà vu cette demeure, sûrement en allant rendre visite aux abonnés du « Net au pré ». Je ne laissais rien paraître de ma trouvaille à Lauryn, mais j’avais bien ancré la photo dans mon cerveau. De retour à Saint-Jean, je ferai ma petite enquête. Après tout, il n’y avait là peut-être rien d’anormal ou de suspect. Je n’étais pas au courant de toutes les maisons à vendre dans la région. Les abonnés du « Net au pré » étaient tous des retraités, certains assez âgés. Peut-être l’un d’eux voulait-il céder son bien pour se rapprocher de sa famille ou pour intégrer une maison de retraite. Contacté par un agent de Kessy Kimberly, et avec l’assurance de vendre sa propriété à un bon prix, il avait accepté de lui donner l’exclusivité.

Mais c’était la vente du Moulin de Saint-Jean, la propriété de Daryl Maxwell, qui me laissait songeur. Comment cette maison s’était-elle retrouvée dans l’une des agences de Kessy Kimberly ? Peut-être Daryl avait-il besoin d’argent pour son procès et son avocat s’était tout simplement chargé de la mettre en vente. Oui, cela semblait logique, mais je n’étais pas tout à fait convaincu.

– Alors Martial, tu es satisfait ? Après tout, cette femme n’est peut-être pas aussi perfide que tu le penses. Elle propose effectivement certains arrangements aux acheteurs et aux vendeurs, mais cela s’arrête sûrement là. Tu sais avec les taxes et les impôts qu’il y a en France, frauder le fisc est un sport très en vogue chez vous. Kessy Kimberly n’a fait que s’adapter à ces méthodes. En plus, c’est le vendeur qui souvent profite le plus dans cette affaire. Pour la vente de La Chênaie par exemple, Kessy Kimberly a fait économiser plus de 100 000 € à Pascale de Gonzague. Je crois que cela suffit comme argument, pour que les vendeurs choisissent en exclusivité ses agences de Londres. En plus, ils ont la certitude de vendre leur bien, plus cher.

Le raisonnement de Lauryn semblait logique, toutes les péripéties survenues à Saint-Jean n’étaient peut-être pas l’œuvre de Kessy Kimberly. Pourtant, des malfaisants besognaient dans la commune et je n’en connaissais pas encore très précisément la ou les raisons. Pour faire abattre deux taureaux dans leur pré, ou pour droguer celui qui avait failli tuer mon père, il fallait une solide motivation. Et les cochons des Meunier, la clôture avait été saccagée, et les animaux s’étaient éparpillés dans la nature, ce n’était pas juste pour s’amuser. En ce qui concernait les taurillons dopés aux stéroïdes de ces mêmes Meunier, j’étais persuadé que ces derniers s’étaient fait rouler. Quelqu’un avait manœuvré pour les piéger et dans quel but ? Il y avait aussi les lettres anonymes que mes parents avaient reçues, et la voiture qui m’avait projeté contre le camion à mon retour de Bergerac. Pour l’incendie du bois du moulin de Saint-Jean, Lucien Pasquoalini avait été incarcéré, mais il avait toujours nié. Je ne devais pas non plus oublier les trois retraités décédés de crise cardiaque, ni même Christian Escaire qui, lui, s’en était sorti de justesse.

Et il y avait toujours le gros sanglier qui revenait, comment manipuler un vieux sanglier afin qu’il foute une frousse à en perdre la vie ?

En me remémorant toutes ces affaires, une autre était toujours bien présente dans mon esprit, l’assassinat d’Ashley. Ce jour-là elle devait apparemment m’apporter des informations découvertes dans des agences immobilières londoniennes. Mais avait-elle réellement été assassinée pour cette raison ? Sur ce point, la gendarmerie et la justice avaient peut-être vu juste en suspectant et en arrêtant Daryl Maxwell.

– Tu penses à quoi Martial ?

– À toutes ces affaires qui se sont passées à Saint-Jean. Mais tu as peut-être raison, Kessy Kimberly n’y est peut-être pour rien. Et puis je ne vois pas comment elle aurait pu organiser tout cela, de si loin et juste pour vendre quelques maisons de plus. Ça n’a pas de sens ! Tu m’amènes visiter quoi maintenant ?

– L’un des plus prestigieux et le plus célèbre magasin du monde, Harrods.

Nous arrivâmes sur Brompton Road, dans le quartier de Knightsbridge. Très imposant, le bâtiment se déployait sur cinq niveaux. Lauryn m’expliqua que le magasin avait été fondé en 1849, par Charles Henry Harrods. Elle m’expliqua également que tout avait été détruit par un incendie en décembre 1883 et reconstruit en beaucoup plus grand. En 1891, Richard Burbidge lui donna l’apparence que nous lui connaissions aujourd’hui. À part certains prix insensés, je ne trouvais rien de très grandiose dans ce magasin, mais je gardais mes réflexions pour moi.

– Demain matin je t’emmènerai voir la relève de la garde devant Buckingham Palace. Mais il faudra se lever de bonne heure pour être bien placé, la cérémonie commence à 11 h 30.

Vers 20 heures, nous arrivâmes chez les Jefferson, les amis de Lauryn qui donnaient leur petite fête. En réalité, la petite fête ne comprenait pas moins de cent cinquante personnes, mais la soirée était placée sous le signe de la décontraction. Je fus très étonné de découvrir quelques invités français et d’autres Anglais parlant le français. Vers 22 heures, Lauryn me présenta l’une de ses meilleures amies, Sydney. La jeune femme paraissait avoir cinq à six ans de plus que miss Rayan. J’eus vite la conviction que les jeunes femmes étaient ou avaient été très proches. Lauryn partit discuter avec les Jefferson en me laissant en tête à tête avec Sydney, qui comprenait et parlait également quelques mots de notre langue. Notre conversation porta sur des choses banales. Lorsqu’elle me demanda négligemment si je connaissais Lauryn depuis longtemps, je lui répondis tout aussi négligemment : « Depuis quelques mois ». Notre conversation repartit sur des sujets très ordinaires, jusqu’à ce qu’elle me pose une question assez embarrassante.

– Martial, y a-t-il quelque chose entre Lauryn et vous ?

J’essayais de lui faire comprendre que je ne saisissais pas très bien le sens de sa question. À ce moment, le ton de sa voix n’était plus tout à fait le même, la jeune femme semblait plus nerveuse.

– Oh, excusez-moi, je ne m’explique peut-être pas assez clairement. Je voulais simplement vous demander si vous couchez avec mon amie.

J’étais très surpris, autant par le ton que par la nature de la question. Je ne savais pas quoi répondre, et l’arrivée de Lauryn me tira de l’embarras. Sydney ne s’attarda pas et se perdit parmi les invités.

– Alors de quoi avez-vous parlé ?

– De tout et de rien de très important.

Nous ne devions pas revoir Sydney de toute la soirée, mais j’étais intimement convaincu qu’elle était jalouse de ce qu’elle avait deviné entre Lauryn et moi. Vers 1 heure du matin, nous rentrions à l’appartement. Le dimanche, nous nous levâmes dès 8 heures. À 10 heures, nous prenions place devant le palais de Buckingham pour attendre la relève de la garde. Il y avait déjà un très grand nombre de spectateurs, mais nous étions quand même aux premières loges. Avec Lauryn, nous parlions de choses et d’autres, mais pas de son amie. Encore presque une demi-heure à patienter, j’espérais que le spectacle serait à la hauteur. Je ne pourrais pas en dire la raison, mais mon regard se trouva attiré vers la gauche. À quelques mètres de nous, parmi la foule, il me sembla entrevoir le visage de Sydney. La vision fut très furtive, mais j’étais à peu près certain de ne pas m’être trompé. C’est sûrement Lauryn qui avait dû lui parler de notre visite.

– Tu as vu quelqu’un que tu connais ?

– Non, non c’était juste une impression. En fait, je pensais avoir vu le prince Charles, mais j’ai dû me tromper.

– C’est ça, moque-toi de moi.

Pour me faire pardonner, j’embrassais Lauryn, et puis, peut-être que si son amie était vraiment par là, elle réagirait. En réalité, je ne savais pas pourquoi elle devrait réagir et surtout ce que sa réaction pourrait m’apporter. Je venais de me rendre subitement compte que j’étais toujours dans mon enquête, et je me demandais qui était réellement Sydney. Mais je venais également de prendre conscience d’une chose, je ne pourrais jamais m’en sortir si je ne trouvais pas les réponses à mes questions.

– Lauryn, Sydney c’est qui exactement pour toi ? J’ai l’impression qu’hier soir elle était fâchée de me savoir avec toi.

– Tu as l’œil Martial, et tu as raison. Sydney est une amie, mais en même temps, elle est aussi un peu amoureuse de moi. Je ne l’ai jamais encouragée, je lui ai toujours dit que j’aimais les garçons, mais elle espère toujours. Je lui avais raconté que je t’avais connu lors d’une visite en France, mais elle ne savait pas que tu étais ici en ce moment.

L’arrivée de la nouvelle garde coupa court à notre discussion. J’étais persuadé que Lauryn avait déjà assisté un grand nombre de fois à cette cérémonie. Pourtant, je la sentais très concernée et aussi très émue. Pour elle, ce n’était pas du folklore destiné aux touristes, mais un acte très important et fondamental, destiné à perpétuer les traditions de la couronne britannique. Dès que tout fut terminé, elle reprit conscience de ma présence.

– Comment as-tu trouvé, c’était fantastique non ?

– C’était très émouvant et très impressionnant. Je pense sincèrement que ce cérémonial est très utile à la bonne marche de votre royaume. Vous avez beaucoup de chance que votre démocratie puisse se reposer sur de telles traditions.

Lauryn me jeta un coup d’œil railleur, elle ne savait pas trop si mes paroles étaient sincères ou un brin moqueuses.

– Invite-moi plutôt à déjeuner, je meurs de faim.

Comme pour se venger, elle choisit un restaurant français assez chic. En rentrant, il me faudrait travailler dur pour renflouer mon compte en banque. Durant le repas, je m’étais laissé surprendre à surveiller la rue. J’avais épié à plusieurs reprises les voitures, mais je n’avais pas revu Sydney. Pourtant, lorsque le taxi nous déposa devant l’immeuble de Lauryn, je fus à peu près certain de la reconnaître, nous épiant d’une mini-Cooper de l’autre côté de la rue. Elle démarra au moment où nous sortions du véhicule. Dès notre entrée dans l’appartement, je n’en étais déjà plus aussi sûr, en revanche j’étais certain de devenir complètement parano. Il était 16 heures, et mon avion ne décollait qu’à 21 heures. Lauryn et moi avions décidé de nous octroyer une petite entrevue, seul à seul. Nous ne savions pas encore la date à laquelle nous pourrions nous retrouver, et il était important de faire des réserves.

Après un dernier au revoir, je m’engageais dans le couloir conduisant à bord. J’étais presque tout au fond, lorsque, machinalement, je me retournais. Lauryn était toujours là, derrière la vitre, elle me salua une dernière fois et j’entrais dans l’avion. À cet instant, je dus résister à l’envie de faire quelques pas en arrière, c’était juste pour savoir. Mais non, pour quelle raison Sydney aurait-elle rejoint Lauryn ? Je devais absolument faire des efforts pour soigner ma paranoïa. Ou alors, j’étais en train de tomber amoureux de Lauryn ? Ma paranoïa, c’était peut-être tout simplement un peu de jalousie. Et puis, je me dis que je venais de passer tout un week-end en tête à tête avec miss Rayan, et que c’était tout à normal d’être un peu amoureux. Dans trois ou quatre jours tout au plus, tout cela s’arrangerait sûrement.

Il était maintenant 22 h 15, je récupérais ma voiture au parking de l’aéroport de Bergerac-Roumanières, et je pris la direction de Bordeaux. J’avais environ 120 kilomètres à parcourir avant de rejoindre mon appartement rue de l’Hôtel-de-Ville. J’arrivais à la sortie de Bergerac et me dirigeais vers la D709, pour ensuite rejoindre l’A89. Depuis ma mésaventure survenue quelques semaines auparavant, laquelle m’avait valu une confrontation un peu brutale avec un camion, mon œil était souvent rivé au rétroviseur intérieur. Cette fois j’en étais presque certain, un gros 4 X 4 noir me suivait depuis déjà quelques kilomètres. Il aurait pu me doubler, mais il restait à bonne distance derrière moi. De plus, au dernier rond-point, après avoir manqué la sortie, j’avais fait un tour de plus, et le gros 4 X 4 noir avait lui aussi fait un tour de plus. Ensuite tout se précipita, une voiture avec gyrophare me dépassa, et vint se rabattre juste devant moi, une autre me collait déjà à l’arrière. Par la vitre, une main me fit signe de stopper immédiatement.

J’obtempérais sans délai, mais j’étais loin d’imaginer les raisons qui avaient motivé ce déferlement des forces publiques. À peine étions-nous arrêtés, qu’un policier, puis deux, arrivèrent à ma hauteur. Pendant que l’un me demandait mes papiers, le deuxième avait sorti son arme et trois autres arrivaient en renfort. À ce moment, j’étais persuadé qu’il y avait erreur sur la personne. Ils devaient être à la recherche d’un dangereux malfaiteur et m’avaient confondu avec lui.

– Martial Beaumont, veuillez descendre de votre véhicule. Attention pas de geste brusque, mettez vos mains sur la tête.

L’homme me fouilla, tira mes bras en arrière, et me menotta. À ce moment je compris qu’il n’y avait pas de méprise, qu’avais-je pu faire pour être traité comme un gangster ?

– Messieurs, je peux savoir ce qui se passe ?

Le policier ne répondit pas à ma question, il m’entraîna dans un véhicule et me fit asseoir à l’arrière. Je pus quand même apercevoir quatre hommes retournant ma voiture. Ils semblaient chercher quelque chose. Les recherches ne s’éternisèrent pas, moins de cinq minutes plus tard un policier s’avança vers nous, il avait l’air satisfait.

– Martial Beaumont, je suis l’inspecteur Herlant, pouvez-vous me dire ce qui se trouve dans ce paquet ?

Le policier avait dans sa main un sac en plastique foncé, que je n’avais jamais vu. Je commençais à comprendre. Quelqu’un qui me voulait du bien avait caché ce paquet contenant sûrement un produit illicite, dans mon véhicule, et avait ensuite averti la police.

– Non, je n’ai jamais vu ce sac et je ne sais absolument pas ce qu’il contient.

– Martial Beaumont, qu’avez-vous fait ces dernières quarante-huit heures ?

– J’ai passé le week-end à Londres avec une amie, j’ai repris l’avion à Stansted dans la soirée et je suis arrivé à Bergerac il y a moins d’une heure. Je ne comprends pas qui a pu cacher ce sac dans ma voiture.

L’inspecteur Herlant ouvrit le sac et en ressortit une petite briquette de couleur foncée et de consistance assez dure. Elle devait peser entre 500 et 600 grammes. Il la porta à son nez.

– Monsieur Beaumont, c’est de la drogue, du haschich pour être exact, et vous dites que vous ignoriez sa présence dans votre véhicule !

– Absolument inspecteur, quelqu’un s’est servi de moi pour la transporter et devait la récupérer ensuite à Bordeaux. Ou alors, on a simplement voulu me compromettre, ça expliquerait l’appel que vous avez dû recevoir. Ce n’est pas par hasard si vous avez arrêté ma voiture.

– Pour quelle raison aurait-on fait ça ?

Je racontais alors ce qui était arrivé à mon père, qui avait failli être tué par notre taureau, drogué par un inconnu. Je lui parlais également de l’accident dont j’avais été victime, alors que je rentrais chez mes parents, après avoir accompagné Lauryn, dans ce même aéroport de Bergerac.

– Vous dites que c’est l’adjudant-chef Brigantin de la gendarmerie de Villeneuve qui s’est occupé de ces deux affaires ?

– Absolument, je peux même vous donner son numéro de téléphone, je le connais par cœur.

– Bon, nous allons retourner au commissariat, l’un de mes hommes va reconduire votre voiture.

Après une attente d’une vingtaine de minutes, l’inspecteur fit sa réapparition dans le bureau.

– Je viens d’avoir l’adjudant-chef Brigantin, il confirme les deux affaires dont vous m’avez parlé. Il m’a aussi appris qu’un homme avait essayé de vous tuer, après avoir abattu sa femme, qui était votre maîtresse. L’homme qui est en prison est anglais et sa femme était également anglaise. L’amie que vous avez rejointe à Londres a-t-elle un quelconque rapport avec cette affaire ?

– Oui, cette amie s’appelle Lauryn Rayan, elle est la sœur d’Ashley, la femme qui a été assassinée.

– Avez-vous une idée sur l’identité de la personne qui vous a fait ce petit cadeau ?

– Je ne sais pas, je suis complètement perdu. On s’en prend à mon père, à moi, mais également à des voisins.

Je racontais alors les mésaventures survenues aux Meunier, les deux taureaux abattus, le parc à cochons démoli, les taurillons dopés aux stéroïdes. Je lui parlais aussi du feu dans le bois pour lequel la justice avait mis en examen un autre voisin.

– Dites donc, on ne s’ennuie pas dans votre village, tout le monde a l’air de bien s’amuser. C’est vrai que, maintenant, je me souviens avoir lu quelques articles dans les journaux. Les journalistes parlaient d’une nouvelle guerre de Cent Ans, vous pensez que cette affaire a un rapport avec tout ça ?

– Je pense que oui, mais je ne sais pas pourquoi, ou peut-être que…

– Allez-y, finissez votre phrase, allez au bout de vos pensées !

– Lorsque cette affaire a démarré, mes parents et moi-même étions du côté des Anglais et de toutes les autres personnes qui viennent s’installer dans la commune. Nous pensions et nous pensons toujours que nous devons les traiter d’égal à égal avec les habitants qui sont nés dans la commune de Saint-Jean. J’ai créé un site Internet, www.lapalombeblanche.com pour parler du village, mais également de tous ces problèmes, je pense ne m’être pas fait que des amis. Mais de là à essayer de nous tuer, mon père et moi, je ne crois pas. Je suis persuadé que cette affaire de drogue cachée dans ma voiture a été manigancée par les mêmes personnes. Mais je ne vois absolument pas qui est derrière tout ça.

Je ne devais pas ressembler au dealer que l’inspecteur avait l’habitude de rencontrer, j’avais l’impression qu’il croyait à mon histoire. Je ne lui parlais pas du 4 X 4 qui semblait me suivre, juste avant d’être interpellé. Il n’avait sûrement rien à voir avec tout ça.

– Monsieur Beaumont, vous allez signer votre déposition, ensuite vous pourrez partir. Vous restez à la disposition de la police, si nous avons besoin de vous, nous demanderons l’aide de nos confrères de Bordeaux. Je vous donne ma carte, si quelque chose vous revenait à l’esprit, n’hésitez surtout pas.

Je récupérais ma voiture, mais à peine avais-je fait cinq à six kilomètres, qu’un 4 X 4 noir semblable à celui qui me suivait juste avant mon interpellation arriva derrière moi. Cette fois, il se tenait beaucoup plus près et je pus constater, grâce à la plaque minéralogique, que ce véhicule était anglais. Il m’était toutefois impossible de noter les numéros. Son pare-brise et toutes les vitres devaient être tintés parce que je n’apercevais pas l’intérieur. J’arrivais à un rond-point et j’allais vite me rendre compte si le conducteur en avait après moi. Je faisais un premier tour complet et le 4 X 4 me suivit, au moment où j’allais partir pour un deuxième, le 4 X 4 repartit sur la droite et je me sentais très soulagé. J’atteignais l’A89 sans apercevoir de véhicule suspect dans mon rétro.

Le lundi matin, je reprenais mon travail. Vers 10 heures, j’appelais maman pour lui raconter mon week-end à Londres. Je ne lui parlais pas des péripéties survenues avec la police. Je préférais attendre vendredi soir, peut-être que, d’ici là, j’en apprendrais un peu plus. À 20 heures, après ma journée de travail, je me dirigeais vers ma voiture pour rentrer chez moi. C’est alors que je remarquais un 4 X 4 noir, garé à moins de dix mètres. Les vitres étaient tintées et je ne distinguais pas l’intérieur. Il y avait un grand nombre de véhicules de ce type en ville, mais celui-là, comme celui qui m’avait suivi hier, était immatriculé en Angleterre et était équipé d’un pare-buffle. La coïncidence était troublante. Je quittais le stationnement pour me rendre compte que le 4 X 4 démarrait également. La circulation ne me permettait pas de rouler très vite, mon poursuivant était calé deux voitures derrière moi. Lorsque je tournais pour prendre la rue de l’Hôtel-de-Ville, le 4 X 4 noir fila tout droit. Je me garais et montais dans mon appartement. Je n’étais pas tranquille et, régulièrement, j’ouvrais les rideaux pour surveiller la rue. Le mardi matin, je récupérais ma voiture et retournais à mon travail. Le soir, à ma sortie, le fameux 4 X 4 était encore garé à quelques mètres. Cette fois, je notais les numéros et rejoignais ma voiture. En arrivant à mon appartement, j’appelais l’inspecteur Herlant pour lui parler du 4 X 4 noir aux vitres tintées.

– Monsieur Beaumont, vous me dites que, quelques instants avant que nos voitures vous interpellent, ce véhicule vous suivait déjà ?

– Je dis simplement qu’il me semblait qu’un véhicule identique à celui-là me suivait, mais je n’en suis pas sûr. En revanche ce dont je suis certain, c’est que le véhicule 4 X 4 noir que j’ai repéré après avoir quitté le commissariat était également noir, vitres tintées et immatriculé en Angleterre. Il avait de nombreux points de ressemblance avec celui que j’ai repéré ici.

– Monsieur Beaumont, donnez-moi l’adresse de votre employeur, et le nom de la rue dans laquelle vous garez habituellement votre voiture. Je vais avertir mes collègues de Bordeaux, demain ils pourront jeter un coup d’œil. Vous avez bien fait de nous prévenir, je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.

Le lendemain matin, vers 11 heures, je recevais un appel de maman.

– Marial, la série continue, il est encore arrivé des choses graves à Saint-Jean. La Chênaie a pris feu dans la nuit, heureusement il n’y avait personne. Mais ce n’est pas tout, les gendarmes ont arrêté Gaspard Chalut. Il aurait été vu sur les lieux hier dans la soirée, mais comme ce n’est pas lui qui devait faire les travaux de charpente, les gendarmes pensent qu’il a mis le feu pour se venger.

J’étais complètement abasourdi, comment mon ami Gaspard Chalut aurait-il pu mettre le feu à cette maison ? C’est vrai qu’après l’histoire des travailleurs polonais qui devaient venir faire les travaux de réfaction de La Chênaie, il avait été évincé de l’affaire et il était très mécontent. Mais de là à mettre le feu à la maison, je ne pouvais pas le croire une seule seconde. Gaspard Chalut avait fait les premiers travaux afin que la maison soit hors d’eau pendant l’hiver. C’était Pascale de Gonzague, l’ancienne propriétaire et héritière de sa grand-tante, qui le lui avait demandé. Je savais aussi qu’il avait consenti un très bon prix, parce qu’il espérait obtenir le chantier pour refaire l’ensemble de la toiture. C’est alors que les nouveaux propriétaires, Meredith et Marvin Whitney, s’étaient mis dans l’idée de faire venir des travailleurs polonais d’Angleterre pour refaire toute la maison. Cette idée leur avait été suggérée par Kessy Kimberly. C’était Gaspard Chalut qui, le premier, était monté au créneau en dénonçant ses agissements. L’affaire avait fait énormément de bruit et j’avais moi-même réglé le problème en allant rendre visite à Meredith et Marvin Whitney. Je les avais convaincus en leur faisant comprendre que, après avoir fraudé le fisc en achetant la maison à un prix sous-évalué, ils avaient intérêt à revoir leur décision et à faire travailler des artisans du coin. Les Whitney avaient renoncé, mais Gaspard Chalut n’avait pas eu le chantier, sûrement parce qu’il était à l’origine de cette affaire.

Une question me vint tout de suite à l’esprit : et si Kessy Kimberly avait voulu se venger de Gaspard Chalut ? Il avait contrecarré ses plans, et cette femme voulait le lui faire payer. Ça lui ressemblait tout à fait. Le coup de la drogue cachée dans ma voiture c’était peut-être aussi ça, j’étais intervenue chez les Whitney pour les faire renoncer. Ou alors elle m’avait aperçu samedi, alors que nous étions, Lauryn et moi, devant les vitrines de ses agences à Londres. Elle avait compris que je poursuivais toujours mon enquête et m’envoyait un avertissement. Il m’était difficile de parler de Kessy Kimberly à l’inspecteur Herlant ou à l’adjudant-chef Brigantin, sans leur dévoiler tout ce que je soupçonnais sur cette femme. C’était encore trop tôt, l’idée que trois ou même quatre personnes aient pu être victimes de Kessy Kimberly n’était pas encore vraiment très cohérente. Et le sanglier, comment aurait-on pu le manipuler, lui ? Pourtant j’avais l’ultime conviction que toutes ces affaires étaient l’œuvre de cette femme diabolique.

Le soir, lorsque je récupérais ma voiture, je n’aperçus pas le 4 X 4 noir, ni même le lendemain ou le surlendemain.

Le vendredi soir, je rentrais chez mes parents au Bouscarot. L’affaire de l’incendie de La Chênaie en était toujours au même point. Le jour même de l’incendie, Gaspard Chalut avait été incarcéré. Le feu s’était propagé grâce à de l’essence, et les gendarmes avaient retrouvé dans son coffre des bidons d’essence. Il avait expliqué qu’il utilisait une tronçonneuse qui fonctionnait avec ce carburant, et que leur présence dans le coffre était tout à fait logique. En revanche, il avait été aperçu sur les lieux de l’incendie quelques heures auparavant, et le fait qu’il ait au départ nié ce détail ne plaidait pas en sa faveur. De plus, écarté du chantier au profit d’un autre charpentier, Gaspard Chalut avait un très bon motif de vouloir se venger.

Je racontais à mes parents l’affaire du sac de drogue caché dans ma voiture, de mon interpellation par les forces de police, ainsi que ma petite visite au commissariat de Bergerac. Je précisais aussi très rapidement que l’inspecteur Victor Herlant avait cru mes explications et m’avait relâché le soir même. Je sentais maman très inquiète, papa l’était tout autant mais le cachait mieux.

– Vous savez, je crois que Gaspard n’est pas coupable. Vous vous rappelez, lorsque les Whitney, les propriétaires de La Chênaie, ont voulu faire venir les émigrés polonais pour les travaux. C’est Gaspard qui, au départ, est allé voir le député de Villeneuve et d’autres politiques. Vous vous rappelez que cette affaire a fait beaucoup de bruit, je crois que quelqu’un a voulu se venger.

Papa semblait septique, il avait discuté avec Gaspard à plusieurs reprises. Et il l’avait senti capable de faire une telle bêtise, même si celui-ci n’avait jamais fait allusion à un incendie.

– Martial, à t’entendre, on pourrait penser que toutes les personnes de Saint-Jean arrêtées par les gendarmes sont innocentes. Lucien Pasquoalini, Daryl Maxwell, et Gaspard auraient été accusés à tort. Les Meunier aussi alors, pourtant ils avaient vingt taurillons dopés aux hormones dans leur pré. Ou tu as des informations que nous n’avons pas, ou alors tout ça t’est monté à la tête après l’assassinat d’Ashley.

J’avais effectivement évoqué plusieurs fois cette affaire avec maman, je lui avais fait part de mes doutes et de mes soupçons. Mais j’étais toujours resté assez vague, et surtout je n’avais, à aucun moment, pu apporter de réponses aux questions que je me posais. Maman n’en avait manifestement jamais parlé avec papa. Pour lui, l’affaire du taureau dopé et les lettres anonymes c’étaient de la vengeance suite aux positions prises sur le site www.lapalombeblanche.com.

– Papa, j’ai effectivement des informations que vous n’avez pas. Je crois et je suis même persuadé que toutes les affaires qui se sont passées à Saint-Jean depuis deux ans sont l’œuvre d’une seule et même personne. Je soupçonne une Anglaise du nom de Kessy Kimberly. Cette femme est propriétaire de deux agences à Londres. Ces deux agences sont spécialisées dans la vente de biens français aux Anglais. Mais ce n’est pas tout, la société d’intérim qui avait proposé aux Whitney de leur fournir des travailleurs émigrés polonais, elle lui appartient également.

Je décidais alors de leur raconter toute mon enquête. J’expliquais comment cette femme s’y était peut-être prise pour évincer des acheteurs locaux, pour proposer ces mêmes biens à des Anglais.

– Les Pasquoalini s’étaient intéressés à la ferme de Mazère, Lucien a été accusé et mis en prison. La maison s’est vendue à des Anglais. Après c’était le tour des Meunier, avec une première fois la ferme des Grandes-Chaumes, et leur taureau qui a été abattu. La deuxième fois, c’était avec la maison du Pin parasol. Cette fois c’était l’histoire des cochons dont l’enclos avait été démoli. Le jour où Ashley a été assassinée. Je l’avais eue au téléphone un peu avant, elle m’apportait des informations sur des agences des Londres.

Voilà, vous en savez presque autant que moi, il me reste à trouver comment cette femme a pu provoquer la mort de ces trois personnes. Elles étaient toutes assez âgées et toutes étaient soignées pour des troubles cardiovasculaires. En plus, et comme Christian Escaire, elles n’avaient pas de descendance directe. Les héritiers sont tous des petits-cousins et des petites-nièces, qui auraient dû payer des droits de succession très élevés.

J’étais content de moi, papa semblait convaincu par mes propos et mes réflexions.

– Mais tu enquêtes là-dessus depuis plusieurs mois et tu n’as rien dit à tes parents ?

Maman était un peu au courant de mes recherches et elle comprit qu’elle devait intervenir.

– Martial m’avait déjà parlé de tout ça, mais tu étais à l’hôpital je ne voulais pas t’embêter. Ensuite il y a eu la deuxième lettre anonyme et je pensais que Martial avait tout arrêté. Mais je me rappelle aussi qu’il nous avait dit qu’il ne croyait pas que Daryl Maxwell ait pu assassiner sa femme. Martial, tu penses toujours que cette femme a assassiné ces trois retraités avec un sanglier ?

– Elle s’en est sans aucun doute servie, maman, mais je ne vois pas encore comment.

– Et pour les taurillons des Meunier, tu crois que quelqu’un a pu entrer dans le pré pour leur injecter les hormones ?

– Ça me paraît assez difficile, pour un ou deux, à la limite, mais vingt, je ne le crois pas. Je pense qu’ils se sont fait avoir, un complice de cette Kessy Kimberly les a piégés.

Je leur expliquais ma version des choses. D’après moi, ils avaient été contactés par un faux trafiquant de stéroïde et, avides comme ils l’étaient, les Meunier étaient tombés dans le panneau. Il avait suffi ensuite au faux trafiquant de les dénoncer.

– Mais c’est le diable en personne cette Kessy Kimberly, tu crois que tu ne pourrais pas parler de tout ça à l’adjudant-chef Brigantin ? Je suis certaine qu’il te prendrait au sérieux.

– Bien sûr, mais cette femme habite Londres, je crois que les seuls qui paieraient sont ceux qui ont fraudé les impôts. Je dois d’abord trouver un lien avec mes trois et même quatre retraités. Et le sanglier, je suis certain qu’il joue un rôle, mais lequel et comment ?

Le samedi matin je me rendis dans le bureau, aménagé par papa, dans la grange. C’était le siège de l’association de la Palombe blanche et la plupart de nos matériels y étaient stockés. Nous avions pris pour habitude, lorsque l’un des abonnés du « Net au pré » nous quittait, de ne plus utiliser le disque dur de son ordinateur. Nous considérions les informations qu’il contenait comme un bien personnel, et soit nous le remettions immédiatement à sa famille s’il s’agissait d’une personne décédée, soit nous le conservions à disposition, bien à l’abri. J’ouvris l’armoire dans laquelle nous les avions stockés, il y en avait une dizaine qui dormait là. J’attrapais celui de Christian Escaire, l’abonné victime de crise cardiaque, mais sauvé in extremis par son voisin.

Une fois de plus je visionnais quelques e-mails. La quantité était très importante, apparemment notre homme les conservait tous. Heureusement, suivant à la lettre mes directives, il les avait soigneusement rangés dans les dossiers que je lui avais créés.

L’adresse de l’expéditeur de l’e-mail que j’avais sous les yeux m’interpella, elle était contact@lapalombeblanche.com. Pourtant j’étais presque certain que ce message n’avait pas été envoyé par un membre de l’association ou par moi-même. Un petit malin ou une petite maligne avait usurpé nos coordonnées pour être certain que le destinataire l’ouvrirait.

Un texte tout à fait ordinaire apparut, il disait ceci : « Cette histoire pourra vous sembler invraisemblable, extravagante, mais nous l’avons nous-mêmes vécue et elle est tout simplement fantastique et magique. Nous avons demandé à la petite fille de 10 ans qui nous l’a racontée de vous la raconter également. Si vous aussi suivez ses recommandations, vous aussi serez les témoins privilégiés de cette surprenante et extraordinaire histoire.

Ouvrez le fichier joint, puis lisez et écoutez attentivement !

Sans hésiter je m’exécutais, apparurent une vieille photo et deux textes tracés à la main. Le premier semblait avoir été écrit par un enfant, le second par un adulte, mais il paraissait beaucoup plus ancien.

“Bonjour, je m’appelle Clotilde et j’ai 10 ans. Lorsque cette fantastique aventure m’est arrivée, je me trouvais en vacances dans la maison de mes grands-parents, en pleine campagne, à Floréal dans le Gers. Le message et la vieille photo jaunie me sont apparus à l’instant même où j’ouvrais la boîte aux lettres de mon ordinateur. Chose très étonnante, l’e-mail s’est ouvert de lui-même, avant que je n’aie eu le temps d’appuyer sur la commande Envoyez-Recevoir. Comme vous pouvez le constater, les mots semblent avoir été tracés il y a très, très longtemps, par une main qui n’était plus très sûre. La photo est vieille d’au moins cent ans. J’ai lu et suivi attentivement les instructions de la petite fille et je peux vous affirmer que le résultat a été bien au-delà de mes espérances.

“Ma chère petite fille, si tu reçois cette lettre, et la photographie qui l’accompagne, c’est que tu es sans nul doute mon arrière-arrière-petite-fille. Tu sais, j’ai vécu moi aussi, dès mon plus jeune âge, dans cette maison, j’y suis d’ailleurs née. J’y ai de nombreux et fabuleux souvenirs. Sur la photo, la petite fille, c’est moi, et à mes côtés, c’était ma maman. Malheureusement, quelques semaines après nous être rendus chez le photographe à Auch, maman me quittait pour aller au ciel, rejoindre papa. Je constatais alors avec effroi que, sur la photo, petit à petit son visage disparaissait. J’étais très malheureuse, mais, un jour, en la fixant très intensément, de nouveau ses traits, réapparurent, mais en plus, une voix douce et mélodieuse se faisait entendre. C’était celle de ma maman qui me chantait, comme lorsque j’étais toute petite, des chansons, pour m’aider à m’endormir. Pendant très, très longtemps, ma maman et ses chansons m’accompagnèrent, puis un jour, moi aussi, je quittais cette terre. Ma petite fille chérie, si tu le souhaites vraiment, toi aussi, tu peux écouter les chansons que ma maman me chantait et découvrir son visage. Mais la photo est très, très vieille, et après tant de décennies, ses traits se font sûrement moins précis. Sa voix est sûrement aussi devenue très faible, et doit maintenant ressembler à un murmure.

Pourtant, je suis persuadée que tu peux y parvenir, sinon pour quelle raison aurais-tu reçu ce message ? Pour arriver à percevoir son visage, tu dois fixer intensément le centre de la photo, juste au-dessus de mon épaule. Mais avant cela, et afin de mieux entendre le murmure de sa mélodieuse voix, tu dois hausser le son de tes haut-parleurs. Voilà c’est ça, monte le son encore un peu, c’est très bien, tu y es, approche-toi encore ! Tu ne distingues encore rien et tu n’entends encore rien, c’est normal, la photo est tellement vieille… Concentre-toi encore plus, et penche-toi encore un peu, voilà pas trop… Tu vas voir, petit à petit, les traits de son magnifique visage vont t’apparaître et le murmure de sa voix va te bercer, comme lorsque j’étais toute petite. Encore un effort, et tu vas y parvenir !

Ma concentration était à son maximum, lorsque progressivement une tête de grand vieux sanglier, équipée de très imposantes défenses, gueule ouverte, occupant tout l’écran remplaça le texte et la photo. J’attendais quelques secondes mais rien ne se produisit. J’ouvrai à trois reprises le fichier pour tenter de comprendre, mais rien de très spectaculaire ne se passa. Cet e-mail était étrange, mais je ne voyais pas trop où avait voulu en venir l’expéditeur. Je comprenais maintenant certes un peu mieux ce que Christian Escaire avait voulu dire en parlant de gros sanglier dans la lucarne : ce n’était pas la lucarne du garage, mais celle de l’ordinateur. Par contre, je ne saisissais toujours pas ce qui avait pu motiver sa frayeur, et provoquait toujours son effroi lorsqu’on lui reparlait des faits. Ce sanglier n’avait rien à voir avec celui décrit par Christian Escaire : – Je l’ai vu, quand j’ai ouvert la lucarne ! Je l’ai vu, mais pas tout de suite. Après… il était dedans, un vrai diable, il grognait comme un monstre !!! La saloperieá, m’aurait mangat ! M’aurait mangat le filh des putes !!! Il avait des dents…

L’animal sur la photo avait effectivement une tronche patibulaire et de bonnes défenses, mais rien qui puisse provoquer une attaque cardiaque. Et surtout, il ne grognait pas, même avec le volume à fond aucun son n’était perceptible. Bizarre, bizarre, je décidais quand même d’aviser l’adjudant-chef Brigantin, lui pourrait peut-être retrouver le véritable expéditeur. Sans trop savoir pourquoi, je fis une sauvegarde de cet étrange mail sur une clé USB.

– Tu as l’air bien content de toi, tu as trouvé quelque chose ?

– Content c’est beaucoup dire, j’ai peut-être compris où il avait vu son sanglier, Christian Escaire. Ce que par contre je n’arrive pas à saisir c’est pourquoi il eut peur au point d’avoir failli en mourir. Je vais appeler l’adjudant-chef.

– Bonjour Martial, tu as découvert quelque chose au sujet de la drogue cachée dans ta voiture à Bergerac ?

– Non pas du tout, mon adjudant-chef, il s’agit d’autre chose. Vous vous rappelez de la crise cardiaque de Christian Escaire ? Ce matin, en bidouillant dans le disque dur, j’ai fait une découverte assez étrange.

– Peux-tu m’en dire un peu plus, sur ce que tu as appris de si important ?

– Important c’est encore difficile à dire, et c’est aussi difficile à expliquer par téléphone mon adjudant-chef. Je crois que si vous passez dans le coin, vous pourriez peut-être faire un saut jusqu’au Bouscarot !

– D’accord je vais passer, mais pas ce matin, je suis trop occupé. À 2 heures, promis, je serai au Bouscarot.

Papa arriva à cet instant, et je lui parlais de ma trouvaille, mais ne m’attardais pas sur le sujet.

– Vous savez que le Moulin de Saint-Jean est à vendre ? Mes parents ne semblaient pas très étonnés, Daryl Maxwell étant en prison, son avocat avait dû s’en occuper. Je leur parlais également de l’autre maison, celle avec le pigeonnier dont j’avais vu la photo dans l’autre officine. Papa eut alors l’idée de recenser toutes les maisons de Saint-Jean possédant un pigeonnier. Sur la commune, il y en avait une dizaine que je connaissais bien, mais aucune d’elles ne correspondait à celle que j’avais pu observer dans la vitrine de la « For Sale in French » sur Lucas Street.