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Chapitres
  1. 01Une lumière céleste
  2. 02L’oiseau mythique
  3. 03Le brocard
  4. 04Pauvre poulet
  5. 05Voyage en terre ennemie
  6. 06Un petit tour et puis s’en va
  7. 07Le dénouement
LE NET AU PRÉ · TOME 1Chapitre 3 / 7

CHAPITRE 3 SUR 7

Chapitre 3 — Le brocard

J’étais devant le Bouscarot lorsque je reçus l’appel de dame Maxwell. Elle et son mari s’apprêtaient à quitter Bergerac, le temps était maussade et rendez-vous fut fixé pour 3 heures de l’après-midi, dans la petite maison au milieu de la prairie. Mon Anglaise semblait très enthousiaste, mais également très énigmatique. Elle ne me dévoila rien de très particulier, mais me fit comprendre que chaque info se paierait cash. Heureusement j’avais préservé mes forces durant toute la semaine, j’étais prêt à me sacrifier et à payer très cher de ma personne.

– Martial, tu n’as pas vu la palombe blanche ? La dernière fois que je l’ai aperçue, elle partageait le repas des moineaux dans la cour.

– Non maman, mais je pense qu’elle est partie rejoindre papa au pré de l’Automne, de toute façon elle ne peut pas être bien loin.

– Ce n’est pas dans son habitude, ça m’inquiète bien un peu, je vais aller retrouver ton père.

À peine maman était-elle partie, que le mythique volatile réapparaissait dans mon bureau. À plusieurs reprises, la palombe blanche vint vers moi, mais repartait presque aussitôt. Après quelques minutes et quelques va-et-vient je fus persuadé que le volatile blanc souhaitait me transmettre un message. Je sortis et cherchais des yeux l’endroit où il avait pu se réfugier. Puis elle se mit à roucouler, comme pour me dire : « Je suis là ». Je l’aperçus enfin et, dans le même temps, je compris. Dans le chêne, presque à l’extrémité d’une grosse branche, mais bien à l’abri dans les feuilles, je repérais un amas de brindilles mortes. La palombe blanche faisait son nid, je ne l’avais pas encore repéré, mais son compagnon ne devait pas être très loin. Lorsque maman fut de retour, je l’accompagnais sous le chêne.

– Regarde de ce côté, la palombe blanche bâtit la maison de ses petits à venir. Le mâle doit se trouver quelque part dans les arbres, sûrement tout près d’ici. Il n’est pas encore habitué à nous, mais je suis persuadé que, dans quelques jours, il se montrera moins méfiant.

Maman était satisfaite, la nature reprenait ses droits. Le compagnon de la palombe blanche avait sûrement un plumage classique, mais qu’en serait-il pour les petits ?

Quatorze heures 30, il était temps pour moi de partir au rendez-vous. Dans le fond d’un pré, j’aperçus des traces de terre remuée. Le boutis (trace faite dans le sol par les sangliers avec leur groin) était frais de la nuit, sûrement des sangliers à la recherche de nourriture. Au lointain, deux personnes descendaient le long de la clôture et se dirigeaient vers moi. Je reconnus rapidement Pascal et Yvette Meunier de la ferme du Plateau. À leur mine, je compris qu’il s’était encore passé des choses. Sans même me saluer, Yvette s’adressa à moi sur un ton agressif. J’en avais l’habitude, et n’y faisais même plus attention.

– Tu sais ce que tes étrangers on fait cette nuit ?

– Bonjour, ne raconte pas n’importe quoi. Même si le fait que les étrangers viennent s’installer dans la commune ne me dérange pas, je ne suis pas responsable de leurs faits et gestes. Apparemment ça ne dérange pas non plus les personnes qui leur vendent des maisons à des tarifs assez mirobolants. Mais vous pourriez peut-être m’expliquer ce qui se passe ?

– Cette nuit, des salopards sont venus cisailler la clôture du parc aux cochons. Il ne reste plus à l’intérieur qu’une laie et ses petits.

– Pour quelle raison pensez-vous que c’est l’œuvre des étrangers ?

– Parce que les Sullivan sont venus, et à plusieurs reprises, nous accuser de les polluer avec notre nouveau parc à cochons. Nous l’avons installé dans le petit bois au fond de chez eux et il paraîtrait que, par vent d’autan, les mauvaises odeurs remontent chez eux.

– Tout le monde sait que vous avez installé votre parc à cet endroit, juste pour les embêter. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont coupables.

Chez les Meunier, c’est madame qui avait hérité de ses parents, les Laspeyre, de la ferme du Plateau. Comme à son habitude, Yvette ne laissait jamais placer un mot à son mari (Pascal). Elle le traitait d’ailleurs plus en domestique qu’en mari. C’est elle qui décidait de presque tout. À plusieurs reprises et même en société, elle lui avait bien fait comprendre qu’il n’était que le géniteur de son fils Laurent. Même dans sa façon de construire les phrases, le moi était omniprésent, le pauvre homme avait du mal à exister.

– Je suis chez moi, et j’installe mes cochons où bon me semble. Si ces étrangers ne veulent pas subir les inconvénients de la campagne, ils n’ont qu’à repartir dans leur pays, personne ne les retient. De toute façon ça ne peut être que les Sullivan ou des complices, puisque ça ne gênait qu’eux ! Il y a trente à quarante porcs dans la nature, et je ne sais pas comment nous allons faire pour les récupérer ?

– De toute façon, ces porcs sont identifiés, donc tôt ou tard, vous allez les récupérer.

– Ça, ce n’est pas sûr du tout. J’ai appelé Jean-François Sylvestre, le président de la société de chasse, pour savoir s’il ne pouvait pas nous aider à les retrouver avec les chasseurs. Il m’a laissé entendre que, dans la mesure où je ne laissais pas chasser sur mes terres, aucun chasseur ne nous donnerait un coup de main. De plus, il m’a averti qu’un arrêté permanent du préfet prévoyait la destruction des cochons de ferme en liberté dans la nature. Ces animaux étant susceptibles de se couper avec les sangliers, sur simple demande de sa part, le lieutenant de louveterie pouvait organiser une battue.

– Je connais bien Jean-François, si vos cochons sont bagués, il vous donnera un peu de temps pour les récupérer.

Yvette Meunier semblait un peu hésitante.

– Oui, mais c’est que nous ne les avions pas tous marqués. Les impôts peuvent savoir le nombre de bagues, alors, si on ne veut pas tout perdre avec les taxes, on est obligé de se débrouiller. Tu sais bien ce que c’est, tu es quand même de la campagne toi. Il n’y en a qu’une dizaine en règle. Les autres n’ont aucune possibilité d’être identifiés.

– Dans ce cas, je vous conseille de les retrouver et vite. Dès que ça va se savoir, tout le monde va demander au louvetier et au président de faire des battues. J’ai vu des traces au fond du pré, à mon avis ils ne doivent pas être très loin.

– Mais toi et ton père, vous pourriez nous donner un coup de main, on est voisin quand même ?

– Il est là votre problème, vous vous apercevez qu’on est voisin seulement parce que cela vous arrange. C’est vous qui avez semé la zizanie dans la commune, tôt au tard, il fallait bien que vous en supportiez les conséquences. La seule chose que je puisse faire c’est de demander au président de la société de chasse de ne pas organiser de battue tout de suite. En revanche, si vos cochons s’attaquent aux cultures, je crains le pire.

Je repartis assez rapidement, j’étais déjà en retard, et je ne souhaitais pas qu’Ashley perde patience.

Constatant que sa monture avait perdu un fer, Ashley avait cette fois choisi de rejoindre la petite cabane à pied, en suivant le ruisseau. Elle marchait vers ce rendez-vous comme si celui-ci fût le premier. Elle avait le cœur léger d’une collégienne amoureuse. Elle savait qu’avec Martial c’était du provisoire, mais elle ne voulait pas trop y penser et prenait son plaisir au jour le jour. Tout en marchant, à seulement quelques mètres derrière elle, Ashley entendit un bruit de branches cassées. Celui-ci venait de l’autre rive. Elle s’arrêta, jeta un coup d’œil, mais n’aperçut rien de particulier. Sûrement un ragondin ou un chevreuil que son passage avait dérangé. Pourtant, une centaine de mètres plus loin, le bruit se fit de nouveau entendre. Elle se retourna une fois de plus, et essaya en vain d’apercevoir le ou les coupables à travers les feuilles. Ashley poursuivit son chemin, mais ce petit rien commençait à l’inquiéter. Et, si le mystérieux homme, de l’aéroport Stansted à Londres, l’avait suivie jusqu’ici ? Et si cet homme était là dans l’intention de l’assassiner, à cause de ce qu’elle avait découvert en rendant visite aux agences londoniennes ? Encore une centaine de mètres et elle quitterait le ruisseau pour longer le bois. Si une personne la suivait, elle ne pourrait que l’apercevoir. Ashley était véritablement angoissée, elle était maintenant certaine que, de l’autre côté du ruisseau derrière l’épais feuillage, quelqu’un la suivait et l’épiait. Ce quelqu’un s’arrêtait lorsqu’elle s’arrêtait et courait lorsqu’elle courait, à la façon d’un chat qui joue avec une souris. Elle arriva au petit pont complètement paniquée et tout essoufflée. Elle le franchit en espérant avoir assez d’avance sur son poursuivant et lui échapper. Mais il surgit et se campa à moins de dix mètres d’elle, en poussant des cris roques venant du fond de sa gorge. À cet instant, la pression retomba d’un coup. Ashley était soulagée, en quelques secondes son angoisse se dissipa, ce n’était qu’un magnifique brocard, curieux de découvrir un intrus sur son territoire. Il poussa deux ou trois avertissements supplémentaires, et s’éloigna tranquillement. Ashley reprit sa marche tout en riant, elle s’était fait une peur bleue à cause d’un chevreuil mâle, rien à voir avec un mystérieux tueur. Lorsqu’elle raconterait cette anecdote à Martial, il se moquerait d’elle. Encore 200 à 300 mètres et elle arriverait à la petite maison. Elle traversa une haie par un petit passage tout au coin, mais à peine l’eut-elle franchie, qu’un fracas de branches se fit entendre derrière elle. En un dixième de seconde, la peur de nouveau l’envahit, tout comme la vingtaine de porcs qui se retrouvèrent aussitôt autour d’elle. Les pauvres bêtes s’étaient échappées de l’enclos des Meunier. Pas vraiment habitués à se nourrir seuls, ils avaient vu en Ashley un humain qui allait les y reconduire. Les cochons allaient et venaient autour d’elle, sans aucune agressivité. La pauvre femme ne savait plus comment se débarrasser d’eux. Après une à deux minutes, elle reprit confiance et essaya, mais trop timidement, de les éloigner. Les gorets semblaient percevoir ses gestes comme des encouragements et ne voulaient plus la quitter. À bout d’argument, Ashley partit vers son rendez-vous, suivie de ses nouveaux compagnons. Martial trouverait bien le moyen de les faire fuir. Lorsqu’elle arriva devant la petite bâtisse, elle se dirigea vers les grosses bottes rondes, avec la ferme intention de se faufiler tout au fond. Si les cochons ne la voyaient plus, ils finiraient bien par partir.

Je marchais assez vite, ma discussion avec les Meunier m’avait retardé et quelque peu énervé. Je m’arrêterais lorsque j’entendis un, puis deux coups de feu. Les détonations provenaient du côté de la petite maison au milieu des prés. Un braconnier avait dû apprendre la mésaventure des Meunier, il s’était mis en quête des cochons et avait fait un, et même deux cartons. J’activais le pas, si tout ce beau monde se retrouvait au même moment, et au même endroit, cela risquait fort de dégénérer. De plus, Ashley devait déjà se trouver sur place. Lorsque j’arrivais en vue du rendez-vous, je compris que j’avais vu juste. Devant la bâtisse se tenait une vingtaine de cochons bien roses, mais je n’aperçus pas le tireur. En m’approchant je constatais que quelques porcs s’acharnaient sur quelque chose au sol. Peut-être la dépouille d’un animal. Mais plus j’avançais et plus l’angoisse s’emparait de moi. J’avais l’impression d’avoir reconnu un corps humain. J’arrivais en courant, et une horreur indescriptible s’afficha à mes yeux. Ce n’était pas le cadavre d’un animal, mais celui d’Ashley. Apeurés par mon arrivée, les cochons carnivores s’étaient un peu dispersés. J’étais stupéfait, anéanti, par cette macabre découverte. Ashley était morte, elle avait reçu une décharge au niveau de l’estomac et une autre lui avait presque emporté l’épaule gauche. Le sang s’écoulait encore sur le sol, les deux coups de feu que j’avais entendu moins de cinq minutes plus tôt étaient bien ceux qui avaient tué cette femme. Et puis les cochons avaient commencé à dévorer le corps, d’ailleurs trois d’entre eux revenaient maintenant à la charge. Ils n’étaient pas question que l’intrus que j’étais leur vole leur proie. Pris d’une rage folle, je saisis une bûche appuyée contre le mûr de la maisonnette, me ruais sur les porcs et les frappais avec violence. L’adversaire était trop fort pour eux et les meneurs s’éloignèrent rapidement. J’attrapais alors mon portable et essayais d’avertir mes parents, malheureusement les communications ne passaient pas. Je m’agenouillais de nouveau auprès du corps d’Ashley, le spectacle était horrible. Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Le tireur avait quand même dû s’apercevoir qu’il tirait sur une femme. Pour le premier tir, il pouvait s’agir d’un accident, mais pas pour le second. Pour quelle raison Ashley avait-elle été abattue ? J’entendis soudain un bruit dans les fourrés tout proches, le tueur était peut-être encore là ? Où alors les cochons revenaient à la charge. Inquiet, je scrutai les environs, me levai et me dirigeai vers la petite maison. Une fois de plus, j’essayais de joindre mes parents, mais ça ne passait toujours pas. Je m’éloignais alors vers le haut de la colline, et pu enfin joindre leur numéro. À l’instant où j’entendis la voix de maman, je… : – Maman, vite il faut… mon regard fut attiré vers la maisonnette. À moins d’une trentaine de mètres, un homme venait de me mettre en joue, par réflexe je me jetai au sol. Je sentis le courant d’air de la charge qui passa juste au-dessus de moi. Mais déjà l’homme essayait de me réajuster, ça faisait tout bizarre de me retrouver à l’autre bout du fusil. Je roulais sur moi-même et la charge s’écrasa cette fois à quelques centimètres, dans la terre. Le tireur était équipé d’un juxtaposé, il lui fallait maintenant recharger son arme. J’avais laissé échapper mon portable, mais je ne perdis pas de temps à le retrouver. Je fonçais en direction du bois, et fuyais le tueur qui s’était lancé à ma poursuite. Il fit de nouveau feu dans ma direction à deux reprises. Je ne pensais plus qu’à sauver ma peau et courais de plus en plus vite. J’avais maintenant pris un peu d’avance et me dirigeais vers le fond du bois.

Lorsque j’arrivais près du ruisseau, j’étais à bout de force, mais mon poursuivant avait disparu. Pendant plusieurs centaines de mètres, mon instinct de survie, boosté par la peur d’être rejoint, avait poussé mon être à dépasser ses limites. Mes mains prenaient appui sur mes genoux, ma respiration était saccadée, mes jambes ne me soutenaient que très difficilement. Tout mon corps suintait de transpiration. Je jetais un bref coup d’œil autour de moi. Discrètement, je me faufilais au travers de la haie, avec l’intention de me dissimuler dans le creux du petit cours d’eau. En cette saison, le niveau était très bas. Je restais là, sans bouger pendant deux à trois minutes, les pieds bien au frais. Pas un seul bruit ne me parvenait, un peu rassuré j’avançais jusqu’à la petite cascade, et m’accroupis. En me baissant pour tenter de rafraîchir mon visage, j’aperçus un léger filet de sang qui s’échappait de ma tête, coulait sur le menton et teintait l’eau. Par réflexe, je portai aussitôt ma main sur le côté du crâne, et découvris rapidement la blessure. Le lobe inférieur de mon oreille droite avait été déchiré. Cette plaie était sûrement l’œuvre d’une grosse épine, mais pas celle de l’homme qui avait fait feu sur moi à quatre reprises.

Sur son téléphone fixe, maman avait bien reconnu ma voix, mais elle avait également entendu les deux coups de feu, espacés de trois à quatre  secondes.

Papa n’étant pas présent au Bouscarot, maman folle d’inquiétude avait tout de suite joint l’adjudant-chef Brigantin de la gendarmerie de Villeneuve.

Toujours accroupi, les pieds dans l’eau, je repensais à la tragédie dans laquelle j’étais plongé. Je tentais de faire le vide dans ma tête, de tout remettre en ordre. Je n’arrivais pas à croire qu’on ait pu assassiner Ashley, que s’était-il passé exactement ? J’avais à peine eu le temps d’apercevoir l’homme qui m’avait tiré dessus, celui-là même qui avait sans nul doute tué Ashley. Mon regard s’était posé sur lui au moment même où il ajustait son tir pour m’abattre. Dans cette position, le visage collé à la crosse, il m’était même impossible d’affirmer si cet homme était du village ou non. Peut-être qu’après quelques heures, certains détails me reviendraient, mais pour le moment je devais penser à me tirer d’affaire. Lorsque j’entendis du bruit sur le bord du ruisseau, je bloquais ma respiration et essayais de me recroqueviller plus encore. Sur la rive gauche, le bruit s’approchait. Il se faisait de plus en plus proche, et se situait maintenant juste à ma hauteur.

Au Bouscarot.

– Madame Beaumont, avez-vous une idée de l’endroit, d’où votre fils vous appelait ?

– Je me trompe peut-être, mais je suis presque certaine qu’il avait encore rendez-vous avec la Maxwell. Pendant un temps, il avait arrêté de la voir, mais je crois qu’il a recommencé. Cette femme doit faire valoir certains arguments pour attirer les hommes, mais j’avoue que je ne comprends pas mon fils. Il pourrait voir une fille de son âge, mais non, il…

– Madame Beaumont, vous pourrez parler plus tard de ces problèmes avec votre fils. Pour le moment il y a d’autres urgences. Avez-vous une idée de l’endroit où ils se retrouvaient ?

– Non, je n’en ai aucune idée, je pense que c’est en pleine campagne, mais où, je ne sais pas… Enfin, je… Mais, non, ce ne sont que des ragots.

– Madame Beaumont, ragots ou pas, il faut parler. Nous devons commencer nos recherches quelque part. Dites-moi tout, je vous écoute !

– Il y a quelques semaines, Maryse Pasquoalini a raconté à une voisine qu’elle les avait vus entrer dans la petite maisonnette, pas très loin du bois des Ruches. Mais je suis certaine que ce ne sont que des mensonges. La Maryse, pour faire son intéressante, elle raconte n’importe quoi.

– Nous verrons bien. Mais ne perdons pas de temps, montez, vous allez nous y conduire. Connaissez-vous un chemin pour nous en approcher le plus possible ?

Moins de quinze minutes plus tard, la voiture de gendarmerie s’arrêtait au bord d’une petite route à environ 200 mètres de la petite maison.

– La maisonnette est là-bas, il nous faut descendre, puis remonter par ce petit chemin. Je pense que nous pouvons encore nous approcher un peu plus avec la voiture.

Maman arriva sur place en même tant que l’adjudant-chef et son collègue, le gendarme Frédéric Rosière. Mais, devant l’horreur de la scène, elle s’en éloigna tout de suite. Jamais de toute sa carrière, l’adjudant-chef Brigantin n’avait fait une découverte aussi macabre. Immédiatement, il avertissait son supérieur et des renforts étaient dépêchés sur place. Ma mère était complètement désespérée, elle s’éloigna dans la prairie et m’appela.

– Madame Beaumont, votre fils essayait de vous joindre au moment des coups de feu ! Auriez-vous son numéro ?

Le gendarme le composa, maman se retourna, la sonnerie de mon portable se fit entendre à quelques mètres, elle se précipita vers l’endroit et le découvrit.

– Madame Beaumont, nous avons trouvé deux douilles de cartouche juste devant la maisonnette. Nous pensons que votre fils s’était éloigné pour vous téléphoner. Mais au moment où il a pu vous joindre, il a également dû apercevoir le tireur. Le téléphone lui a échappé, mais il a dû s’enfuir. Il doit être quelque part par là, ou alors il est déjà rentré chez vous. Rosière, vous restez sur place en attendant les renforts, avec madame Beaumont, nous allons descendre vers le ruisseau.

J’étais maintenant accroupi dans le ruisseau depuis au moins une dizaine de minutes. Le bruit, enfin la chose qui en était la cause, s’était arrêté juste en face de moi, derrière la haie, à moins de 3 mètres. Il était là puisque je ne l’avais pas entendu s’éloigner. Je ne pouvais pas rester indéfiniment dans cette position et sans faire le moindre geste inutile, je risquais un œil au travers du feuillage. De toute façon si cela avait été le tueur, il aurait déjà tiré sur moi. Mon angoisse s’échappa d’un coup lorsque j’aperçus la tête d’un magnifique brocard, regard fixé dans ma direction. Il avait dû sentir ma présence, mais ne pouvant m’apercevoir, il était intrigué et essayait de découvrir qui se cachait derrière cette odeur. Je secouais une branche et d’un bon, il s’éloigna, mais bien vite il s’approcha de nouveau. Ensuite il émit un cri roque, me faisant comprendre qu’il m’avait repéré et que je devais déguerpir. Si ce chevreuil était là, c’était que le tueur était parti, ou ne m’avait pas suivi jusqu’ici. Je décidais donc de remonter jusqu’à la cabane. Je retrouverais mon téléphone et pourrais appeler des secours. En sortant du ruisseau il me sembla entendre une voix qui, au loin, appelait, et puis plus rien. Sur la crête j’aperçus deux silhouettes, pas de doute l’une d’elles était ma mère. Puis j’entendis de nouveau sa voix.

J’expliquai à l’adjudant-chef Julien Brigantin comment les choses s’étaient déroulées, enfin celles qui me concernaient directement. Je lui parlais de mon rendez-vous avec la pauvre Ashley, de ma rencontre avec les Meunier, et de mon arrivée ici. En revanche, je ne lui parlais pas de ma petite enquête, ni de celle d’Ashley à Londres. J’étais persuadé que ce meurtre et la tentative sur ma personne n’avaient rien à avoir avec cette affaire. Pour moi, j’en étais encore à l’individu qui tire sur un cochon au moment où Ashley apparaît. Elle tombe, grièvement blessée, peut-être le coup à l’épaule. L’homme panique, il a peur d’être reconnu et l’achève. Il m’entend arriver, il se cache et tire sur moi, parce qu’il pense que j’ai pu le voir. À plusieurs reprises, je répétais à l’adjudant-chef que je n’avais pas eu le temps de distinguer le visage de l’homme. Il avait une casquette, et, au moment où je me suis tourné vers lui, il avait déjà son fusil contre l’épaule, et ajustait son tir. Il mesurait environ 1,75 mètre, avait des chaussures de marche, portait un jeans couleur bleu, et une chemise verte à petit carreau ou à petit motif. Le fusil était un juxtaposé. De toute façon l’homme ne pouvait pas être à la chasse, puisqu’en cette période elle était fermée. Deux heures plus tard le secteur était bouclé et grouillait de gendarmes à la recherche d’indices. La triste nouvelle s’était répandue et les badauds commençaient à affluer. J’avais encore du mal à réaliser que la pauvre Ashley avait péri, lâchement assassinée par un tueur. L’homme lui avait tiré dessus à quelques mètres et l’avait ensuite achevée presque à bout portant. Ce qui s’était passé ensuite avec les cochons ajoutait encore à l’horreur de ce drame abominable. Maman était près de moi, mais elle ne parlait pas. Elle savait que j’avais vécu des moments terribles et elle avait du mal à trouver les bons mots. Mon père arriva à ce moment, les informations qu’on lui avait données étaient assez désordonnées et confuses. Comme souvent dans ces cas-là, beaucoup de ceux qui ne savent rien ou presque parlent beaucoup. En quelques mots je lui expliquais ce qui s’était passé. Ma rencontre avec les Meunier, la découverte du corps d’Ashley sans vie, le tueur qui me tirait dessus et ma fuite éperdue dans la campagne. Pour le moment, il m’était impossible de lui raconter le sordide épisode des cochons.

Sans un mot, mon père se dirigea vers l’adjudant-chef Brigantin, échangea quelques mots avec lui et revint vers nous.

– L’adjudant-chef est d’accord pour que nous retournions à la maison. Il aura sûrement besoin de discuter avec toi, mais il passera plus tard. Il nous a demandé de ne parler des détails de cette affaire avec personne. Il m’a aussi précisé que les journalistes essaieraient de te questionner. Il m’a conseillé de ne pas les recevoir et surtout de ne rien dire. Un juge va arriver, c’est lui qui se chargera d’eux. Ah oui, deux gendarmes vont nous accompagner, des fois que le tueur nous attende à la maison.

Tous les badauds avaient été refoulés sur le bord de la petite route à presque 300 mètres du lieu du drame. Nous connaissions tous ces gens, et nous nous sentions dans l’obligation de les saluer. Certains étaient là par pur voyeurisme, mais beaucoup d’autres étaient venus juste pour nous soutenir. Ils ne savaient pas grand-chose du drame, ils avaient seulement entendu dire qu’une personne proche des Beaumont avait été assassinée. En nous voyant tous les trois, ils semblaient rassurés et aucun d’eux ne nous posa de questions embarrassantes. Au moment où mon père démarrait avec sa voiture, un journaliste courut après nous. Papa s’arrêta, l’homme arriva à ma hauteur, prêt à enregistrer mes déclarations. Il me lança son nom et celui de son journal, mais je n’y prêtais aucune attention.

– Je suis désolé monsieur, mais je n’ai rien à dire, adressez-vous aux gendarmes.

Je remontais ma vitre et papa démarra, laissant le journaliste un peu pantois. Une voiture avec deux gendarmes à bord nous rejoignait et nous escortait. En passant devant l’avenue du Moulin de Saint-Jean nous aperçûmes là-bas, tout au bout dans la cour, trois ou quatre véhicules stationnés. Des personnes entraient et sortaient, mais nous ne nous attardions pas. Arrivés en vue du Bouscarot, les deux gendarmes d’escorte nous firent signe, il voulait seulement passer devant. En compagnie de papa, ils visitèrent la maison de fond en comble et même les dépendances. Ils ne constatèrent rien d’anormal. Ils s’installèrent avec nous dans la cuisine, mais n’acceptèrent qu’un verre d’eau. Trois journalistes furent refoulés, et, une heure plus tard, l’adjudant-chef Julien Brigantin nous rejoignait.

– Martial, je sais que je t’ai déjà posé cette question, mais les détails sont très importants. Après que tu as entendu les deux coups de fusils, combien de temps as-tu mis pour arriver devant la maisonnette ?

– J’étais encore assez loin, mais j’ai couru parce que je pensais que le tireur en avait après les cochons. Je ne voulais pas qu’il y ait une rencontre avec les Meunier. J’ai dû mettre une dizaine de minutes tout au plus.

– Qui savait que vous aviez rendez-vous à cet endroit ?

– Personne, à part nous deux, personne ne savait.

– Martial, le mari d’Ashley Maxwell était-il au courant de votre relation ?

– Je ne sais pas, Ashley ne me parlait jamais de lui. Des bruits avaient couru, d’une manière ou d’une autre, ils étaient peut-être remontés jusqu’à lui.

– Martial, tu connais Daryl Maxwell, pourrait-il être l’homme qui t’a tiré dessus ?

Je n’avais même pas pensé à lui, Daryl Maxwell avait effectivement à peu près la même corpulence que le tireur. Il m’était toutefois difficile d’aller plus loin, car que je n’avais pas perdu de temps à contempler le visage de l’homme qui me mettait en joue.

– Ça pourrait être lui, mais avec la crosse du fusil contre son visage, je ne pourrais pas le reconnaître. De toute façon je ne pense pas que les Maxwell possèdent un fusil de chasse.

– Détrompe-toi Martial, Daryl possède un juxtaposé de grande marque. Suite aux petits désagréments de l’année dernière, il l’avait ramené d’Angleterre au moulin de Saint-Jean. Mais je ne peux pas en dire plus. Tu as rencontré les Meunier combien de temps avant d’entendre les coups de feu ?

– Environ trois à quatre minutes, mais je peux vous dire que le tireur n’était ni Pascal, ni Laurent Meunier. De toute façon lorsque j’ai rencontré Yvette et son mari, ils n’avaient pas de fusil.

– Lorsque tu t’es enfui, le tireur a fait feu sur toi à deux reprises, à proximité de la maisonnette et à deux autres reprises plus loin. Te rappelles-tu de l’endroit exact ?

– Ça oui, je pourrais vous y conduire demain.

L’adjudant-chef Brigantin me posa encore quelques questions. Avant de repartir, il nous proposa de laisser les gendarmes en faction devant la maison. Papa refusa, il montra seulement du doigt nos fusils que nous avions ressorti juste avant son arrivée.

– D’accord, je vois que vous avez tout prévu, mais attention avant de faire feu, il pourrait s’agir d’un simple curieux ou même d’un journaliste. De toute façon je ne pense pas que le tireur vienne ici, c’est trop dangereux pour lui. Évite quand même de te promener seul dans la nature, c’est plus prudent. Ah oui, en ce qui concerne les cochons des Meunier, après ce qui s’est passé, je pense que le préfet va ordonner de tous les éliminer. Je vous salue, je repasserai demain matin.

Dès que les gendarmes furent repartis, mon père me demanda de lui parler de l’épisode des cochons. Je lui expliquai alors le drame horrible auquel j’avais dû malheureusement assister.

Cinq minutes plus tard, deux voitures de la télé régionale s’arrêtaient dans la cour. Papa sortit les recevoir, moins de trente secondes plus tard elles repartaient. Mais ce n’était que partie remise, demain d’autres reviendraient à la charge. Pendant plusieurs mois, le village de Saint-Jean avait alimenté les rubriques de faits divers. Les provocations réciproques étaient apparues crescendo : du fumier distribué gratis, la mise à sec de quelques centaines de poissons, un incendie de forêt, un taureau de concours abattu dans une prairie, un parc à cochons détruit. Le crime horrible d’Ashley Maxwell, et la tentative contre moi, était l’aboutissement presque logique et prévisible. Pour pimenter le tout, il y avait aussi un cocu. Mais la série n’était peut-être pas encore terminée. Avec tous ces ingrédients bien articulés, les médias pourraient créer « une émission de campagne réalité », distillée au jour le jour, comme un feuilleton. On pouvait être certain que cette triste affaire alimenterait les conversations dans les chaumières et ailleurs durant de longues semaines. À la limite, et pour que le show soit réussi, il ne faudrait pas que l’on retrouve le ou les coupables trop rapidement. Comme toujours dans ce genre de situation, des journalistes feraient consciencieusement leur boulot, malheureusement ils seraient rapidement dépassés par l’info business.

Au repas du soir, je ne pus rien avaler, maman insista, mais rien ne passait. J’avais toujours devant les yeux l’image terrifiante d’Ashley assassinée, en partie dévorée par les porcs. Cette vision était encore plus présente en moi que dans l’après-midi.

Vers 21 heures, le père Deslandes nous rendit visite. Nous estimions bien ce curé. Il n’était pas du genre à nous prendre la tête avec des conseils que lui-même aurait peut-être du mal à suivre. Durant un quart d’heure, il tenta de me remonter le moral, puis il nous laissa. Moins de cinq minutes plus tard, ce fut le tour d’Olivier Aignard, le boulanger. Comme le curé, il essaya de me remonter le moral.

J’allais me coucher assez tôt, mais je ne pouvais pas trouver le sommeil. Et puis je repensais à la conversation téléphonique que j’avais eue avec Ashley, juste avant son départ de l’aéroport : – Je pense avoir trouvé des choses intéressantes, je t’en parlerai cet après-midi !

Peut-être avait-elle dit cela simplement pour que j’accepte de la revoir rapidement, mais peut-être avait-elle réellement des informations sur le mystérieux agent d’affaires anglais. J’avais du mal à imaginer qu’un tueur puisse l’avoir suivie depuis Londres pour venir l’abattre ici. Non, j’avais sûrement trop d’imagination, pour moi cette tuerie était l’œuvre d’un individu qui avait tiré une première fois accidentellement et une seconde fois pour définitivement faire taire un témoin. Il m’avait entendu arriver et, par précaution, il voulait me faire subir le même sort. Ou alors peut-être était-ce l’hypothèse des gendarmes, celle du mari jaloux qui était la bonne. Daryl Maxwell avait tué sa femme et m’avait tranquillement attendu pour faire subir le même sort à l’amant. Ça tenait debout, de plus, il avait ramené son fusil de chasse de Londres quelques semaines auparavant. Si cette version était la bonne, dans moins de 48 heures, l’affaire serait bouclée, une banale histoire de mari cocu. Mais, au fond de moi je n’y croyais pas, Ashley avait eu de nombreux amants, alors pourquoi cette fois ? Plus je réfléchissais et plus les choses s’embrouillaient dans mon cerveau. Je somnolais quelques instants, puis je me réveillais, mais dans ma tête les choses n’étaient pas plus claires pour autant.

Le dimanche matin, vers 10 heures, l’adjudant-chef Brigantin arriva au Bouscarot. Il avait l’air de bonne humeur et surtout l’air d’un homme qui venait de réussir son coup.

– Bonjour Martial, Daryl Maxwell vient d’être arrêté, il a été placé en garde à vue. Il n’a pas avoué mais le juge semble penser que les preuves réunies contre lui sont suffisantes pour justifier sa mise en examen. Nous avons retrouvé chez lui des cartouches des chasses identiques aux douilles vides retrouvées sur place. Nous avons également retrouvé des jeans bleus, ainsi qu’une chemise qui pourrait correspondre à celle que tu nous as décrite. Il possède plusieurs paires de chaussures de marche. La terre retrouvée sur la semelle de l’une d’elles semble correspondre à celle que nous avons prélevée autour de la petite maison. De plus, dans le sac-poubelle qu’il venait d’amener aux containers, nous avons récupéré un chiffon comportant des traces de poudre et d’huile. Ce chiffon a dû servir à nettoyer l’arme après son utilisation. Nous avons tout envoyés au labo. Nous allons également faire analyser l’impact des percuteurs du fusil sur les douilles, nous aurons rapidement les conclusions des spécialistes. L’homme nie en bloc, mais il craquera, il avait un excellent motif pour assassiner sa femme et t’abattre ensuite. Je crois que notre enquête est bouclée, ça n’a pas traîné. Le juge a prévu de faire une reconstitution sur place, dans quelques heures. Tu seras convié mais, cette fois, tu ne risques plus rien. Ah oui, en ce qui concerne les porcs des Meunier, c’est confirmé, Christophe Laveine, le lieutenant de louveterie a reçu l’ordre d’organiser une battue dès cet après-midi. Tous les animaux retrouvés devront être abattus et amenés à l’équarrissage. On ne peut pas se permettre de laisser consommer des animaux susceptibles d’avoir ingurgité de la chair humaine. De plus, les Meunier devront expliquer aux services sanitaires l’absence de marquage sur la plupart des animaux. Ça risque de leur coûter cher.

Cette fois, ma mère ne put s’empêcher de me faire la leçon. Elle m’avait effectivement mise en garde. Une relation avec une femme mariée et de surcroît dans un petit village, ça pouvait rapidement devenir compliqué, voire dangereux. Je ne répondis pas, ce n’était pas la peine d’en rajouter. Papa aussi m’avait mis en garde, mais lui ne dit rien.

De toute façon, je ne pouvais pas leur dire que je ne croyais pas à la version des gendarmes.

Au tout début de l’après-midi, j’entendis des chiens qui donnaient, et tout de suite après plusieurs détonations. Les cochons des Meunier étaient en train de périr sous les coups de fusils des chasseurs. Les Meunier n’étant pas, pour plusieurs raisons, spécialement appréciés, certains d’entre eux s’en donneraient à cœur joie. Vers 5 heures, Yvette arriva en trombe à la maison. Son visage était en décomposition, et je pouvais la comprendre. Elle se précipita vers moi, et, sans même me saluer, m’apostropha sèchement.

– Martial, il faut que tu ailles leur dire d’arrêter le massacre. Après tout, tu ne peux pas être certain qu’il s’agissait de mes cochons. Il y a d’autres éleveurs qui pourraient les avoir échappés. De toute façon mes cochons ne mangeaient jamais de viande, alors pour quelle raison se seraient-ils attaqués à cette pauvre femme ? Et puis est-ce vraiment la vérité que tu as racontée aux gendarmes, tu as peut-être dit ça seulement pour te venger de nous. Tu savais qu’en disant ça, le préfet les ferait abattre. Ce n’est pas notre faute si tu couchais avec cette Anglaise, et maintenant ça nous retombe dessus.

J’étais tellement abasourdi par les énormités et les bêtises que cette femme pouvait débiter, que je ne trouvais pas les mots pour lui répondre. Maman avait entendu une partie de la conversation et arriva sur ce fait.

– Yvette, tu racontes n’importe quoi. Hier une femme est morte assassinée, et mon fils en a réchappé de justesse et toi tu viens lui jeter à la face que c’est un menteur. La prochaine fois, au lieu de vouloir embêter les voisins, tu garderas tes cochons auprès de ta maison. Tu as tendu le bâton pour te faire battre, ce qui t’arrive n’est que justice. Monte dans ta voiture et fiche le camp tout de suite.

Devant la détermination de maman, madame Meunier n’insista pas. Elle se dirigea vers sa voiture en marmonnant.

– Ça ne se passera pas comme ça, c’est de votre faute, je vous traînerais en justice. Tout ça à cause des étrangers, on est né ici et on n’est même plus chez nous…

Papa était parti aux nouvelles et il arriva presque sur ces instants.

– Elle est pressée l’Yvette, elle voulait quoi ?

– Cette pauvre folle est simplement venue accuser Martial d’être responsable de l’abattage de ses cochons. Elle lui a sorti des horreurs, je l’ai fichue dehors. Alors, ils les ont retrouvés tous ?

– Pour le moment, les chasseurs en ont abattu vingt-cinq, mais ils repartiront demain matin. Les communes aux alentours vont également faire des battues. Apparemment le préfet ne veut pas prendre de risque. Laurent est arrivé au lieu de rendez-vous des chasseurs, c’était au carrefour de la Citadelle. Lui aussi a piqué une crise. Il voulait à tout prix récupérer les bêtes mortes, il avait même pris son fusil. Ça a failli mal tourner, heureusement que le père Deslandes était là.

Ce début de semaine, je ne repartais pas pour mon travail à Bordeaux. J’expliquai la situation à mon patron, immédiatement il me proposa quelques jours de congés.

Vers 13 heures, l’adjudant-chef Brigantin arriva à la maison.

– Bonjour Martial, le juge a prévu de faire la reconstitution dès demain. Je passerai te prendre vers 15 heures, il tient à ce que tout se passe à peu près à la même heure. Pour les cochons, ils en sont à trente-sept ou trente-huit, mais ils en ont aperçu d’autres et ils recommenceront dès cet après-midi.

À cet instant nous entendîmes roucouler la palombe blanche que l’on avait un peu oubliée. Puis elle vint virevolter autour de nous. Elle venait, puis repartait vers son nid. Intrigués, nous levâmes les yeux pour apercevoir une autre palombe posée à proximité. C’était à coup sûr son compagnon, celui-ci revêtait un plumage traditionnel bleu acier, avec la collerette blanche au cou. Satisfait, le mythique volatile blanc repartit vers son logis. Ce court intermède avait réussi à me faire oublier, durant quelques instants, la tragédie dans laquelle j’étais plongé.

Mais il me fit également repenser au drame que cette palombe avait elle-même vécu. Un vaurien lui avait cousu la paupière de ses yeux et, durant des semaines, elle avait erré, aveugle, dans un monde animal très hostile. Ensuite, sûrement par hasard, elle s’était rapprochée de moi, nous l’avions libérée et la vie avait repris le dessus.

Je devais absolument me secouer. J’avais certes vécu un drame, mais je devais prendre sur moi, essayer de passer le cap et comprendre ce qui s’était passé.

L’adjudant-chef Brigantin passa me prendre au Bouscarot, papa et maman n’avaient pas souhaité se joindre à nous. Nous arrivions maintenant en vue de la petite maison. À cet instant un flot de souvenirs submergea mon esprit. Ce refuge avait longtemps évoqué pour moi le plaisir sans contrainte et la vie simple. Avec Ashley nous nous « aimions » sans penser au lendemain. Nous savions sans même nous le dire qu’un jour tout cela s’arrêterait, mais jamais nous n’aurions pu soupçonner la manière…

Lorsque nous arrivâmes devant la maisonnette, je m’arrêtais interloqué. Parmi les personnes qui attendaient là, il y avait une jeune femme qui ressemblait trait pour trait à Ashley, avec une bonne dizaine d’années en moins. L’adjudant-chef comprit mon étonnement.

– Il s’agit de Lauryn Rayan, la sœur cadette d’Ashley Maxwell. Elle est arrivée hier de Londres, elle a tenu à venir ici.

Dès qu’elle m’aperçut, elle se dirigea vers moi. Je constatais alors que son français était bien meilleur que mon anglais.

– Bonjour monsieur Beaumont, je suis Lauryn Rayan, ma sœur m’avait beaucoup parlé de vous. Ce qui est arrivé est…

Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, Lauryn ne put s’empêcher de pleurer. Un homme s’approcha alors de nous.

– Bonjour monsieur Beaumont, je suis le juge Vermelaine, nous allons procéder à la reconstitution. Vous allez arriver sur les lieux exactement comme vous l’avez fait samedi. Vous allez refaire les mêmes gestes, en respectant si possible l’espace-temps. C’est très important.

Le juge Vermelaine me demanda de rejouer la scène à quatre reprises. Les vêtements, les chaussures et la casquette qu’avait revêtus le suspect, Daryl Maxwell, semblaient être identiques à ceux du tueur. Sur ordre du juge, le mari d’Ashley me mettait en joue comme l’avait fait le tireur, dans l’après-midi de samedi. Les images semblaient les mêmes, mais un petit quelque chose clochait. Je ne pouvais pas dire quoi exactement, mais j’étais certain que quelque chose n’allait pas. La silhouette, et la taille aussi semblaient correspondre, mais il y avait toujours ce petit détail que je n’arrivais pas à identifier. Dès que la reconstitution fut terminée, le juge Vermelaine me prit par l’épaule et m’entraîna un peu à l’écart.

– Alors monsieur Beaumont, avez-vous quelque chose à ajouter ?

– Non monsieur le juge, tout s’est passé comme dans la reconstitution. L’homme qui m’a tiré dessus semblait avoir la même corpulence, et les mêmes vêtements. Mais vous avez pu constater par vous-même, il m’avait mis en joue avant même que je le repère, je ne pouvais pas perdre de temps à le dévisager. Mais il y a quelque chose qui cloche. Tout s’est passé comme ça, mais il y a un ou même peut-être deux petits détails qui ne collent pas et je ne vois pas ce que c’est.

– Ce n’est pas grave, l’important est que nous sachions comment les choses se sont déroulées. Je vous laisse mes coordonnées, si ce ou ces détails vous revenaient, n’hésitez surtout pas. Même en pleine nuit, c’est souvent en pleine nuit que les détails reviennent. Je voulais vous dire aussi que le chiffon que les gendarmes ont récupéré dans la poubelle est bien celui qui a été utilisé pour nettoyer l’arme après les tirs. En ce qui concerne les impacts des percuteurs sur les douilles pas de doute non plus. Les cartouches ont bien été tirées avec cette arme. Je ne voulais pas vous donner ces informations avant la reconstitution, elles auraient pu vous influencer. Je voulais aussi vous remercier pour avoir suivi les consignes de l’adjudant-chef Brigantin, vous n’avez rien dit aux médias et c’est très bien ainsi.

Je retrouvais Lauryn Rayan et lui proposais de m’accompagner jusqu’à la maison. Elle hésita un court instant. Je lui parlais alors de l’enquête qu’elle, et ensuite Ashley avaient menée à Londres. Je lui révélais également que je ne croyais pas en la culpabilité de Daryl Maxwell. Elle me fixa sans avoir l’air de comprendre.

– Vous pensez réellement que Daryl n’est pas coupable ? Il savait pourtant qu’Ashley la trompait et que vous étiez son amant.

– Peut-être, mais Ashley a eu d’autres amants, et Daryl n’a pas essayé de les tuer pour ça. Non je crois qu’il s’était fait une raison, sa femme aimait faire l’amour avec des amants plus jeunes qu’elle, mais il savait qu’elle ne le quitterait pas.

– Mais les vêtements, les chaussures, le fusil, qu’il avait ramené de Londres. Tous les détails semblent correspondre et tout l’accuse. Et puis avec vous, il avait sûrement compris que ça pouvait durer longtemps.

– Justement, il y a au moins un détail qui ne colle pas, je ne sais pas encore ce que c’est, mais c’est sûr, quelque chose cloche. J’espère que cela va me revenir rapidement. Vous pourriez me parler de l’enquête d’Ashley à Londres. Lorsque je l’ai eue au téléphone, juste avant le drame, elle semblait très pressée de me revoir. Elle m’a parlé d’une piste, mais je n’ai rien pu savoir de plus.

Lauryn put me communiquer quelques adresses d’officines, dans lesquelles sa sœur s’était rendue à Londres. Malheureusement Ashley avait travaillé en solo, et ne lui avait communiqué aucune information concernant celles ayant attiré son attention. Lauryn était pourtant certaine qu’Ashley s’était rendue à plusieurs reprises, dans deux ou trois d’entre elles, dont la « French Property ». Elle avait peut-être découvert un indice ou un détail qui l’avait intriguée.

Après la reconstitution, le juge Vermelaine décida bien sûr de maintenir Daryl Maxwell en détention. Il y resterait jusqu’à son procès. Après l’autopsie, Lauryn Rayan put rapatrier le corps d’Ashley à Londres où il fut incinéré.

J’appris dans la semaine que les Meunier avaient reçu la visite des services sanitaires et de la gendarmerie. Apparemment, ils avaient trouvé d’autres irrégularités, sur le bétail en particulier. J’appris également qu’ils avaient une fois de plus renoncé à acheter la ferme du Pin parasol, qu’ils destinaient à Laurent, le fils. Lorsqu’ils avaient compris que la maison allait passer dans les mains des Anglais, ils n’avaient pas hésité à renchérir, et avaient presque réussi à convaincre le vendeur et puis il y avait eu l’affaire. Les Meunier jouaient de malchance, après la maison des Grandes-Chaumes, c’était maintenant celle du Pin parasol qui leur échappait. La première fois, ils avaient renoncé après qu’un tireur leur avait abattu un jeune taureau de concours dans un pré en pleine nuit. Cette fois c’était à cause des cochons qui s’étaient enfuis dans la campagne après qu’un individu avait saboté le parc. Il y avait aussi les Pasquoalini, eux aussi s’étaient intéressés à une maison, la ferme de Mazère. Et ils avaient aussi dû renoncer parce que le Lucien avait été accusé de l’incendie volontaire d’un bois qui appartenait aux Maxwell. Sur place, les gendarmes avaient retrouvé sa casquette, et après les petits tours qu’il avait déjà joués aux Maxwell, la justice l’avait mis en examen. Mais Lucien Pasquoalini avait toujours nié. Depuis, il était tombé en dépression et n’arrivait apparemment pas à remonter la pente. Et si tout cela n’avait rien à voir avec le hasard, mais manigancé pour obliger les Meunier et les Pasquoalini à renoncer ? Mais tout cela n’expliquait pas le meurtre d’Ashley et la tentative contre ma personne. Que certains individus trouvent des moyens malhonnêtes pour décourager des acheteurs, pourquoi pas. Mais pour quelle raison auraient-ils assassiné Ashley et pour quelle autre raison voulaient-ils se débarrasser de moi également ?

En réalité, il y avait peut-être deux affaires. La première, organisée par un mystérieux et peu scrupuleux agent de biens londonien pour simplement faire des affaires. L’autre n’étant peut-être que l’œuvre d’un mari jaloux.

Tout cela ne m’apparaissait pas encore très clairement dans la tête, et je me voyais mal tenter de convaincre l’adjudant-chef Brigantin avec cette théorie. J’étais pourtant certain qu’il m’aurait écouté, mais je me devais de tirer encore un peu sur le fil. La priorité était de me fixer des étapes et de ne m’occuper que d’une seule affaire, celle de la vente des biens immobiliers. Je devais considérer, au moins dans un premier temps, que l’auteur du meurtre d’Ashley et la tentative sur ma personne étaient l’œuvre de Daryl Maxwell.

La première étape consistait à concentrer mes efforts sur la recherche du mystérieux agent de biens anglais.

À plusieurs reprises je fus tenté de demander à Lauryn, de reprendre l’enquête de sa sœur, mais je m’y étais toujours refusé. Même si la culpabilité de Daryl Maxwell était maintenant presque prouvée, dans un coin de ma tête une petite voix me disait qu’il était innocent. Et si Daryl était innocent, le meurtre d’Ashley était vraisemblablement lié à son enquête londonienne.

Quelques heures plus tard, la bonne nouvelle arriva par mail. Lauryn me proposait son aide, elle était prête à reprendre l’enquête de sa sœur Ashley. Je n’attendais pas très longtemps pour lui donner ma réponse, mais je la mettais aussi en garde sur les risques qu’elle allait prendre. Je lui transmettais les coordonnées des deux agences immobilières que je pensais impliquées. L’officine « French Property » était située au 110, Wickham Road à l’angle de Geoffay Road. Celle de « For Sale in French » au 22, Lucas Street. Comme leur nom l’indiquait, toutes les deux étaient spécialisées dans la vente de biens français.

Lauryn ne semblait pas avoir pris très au sérieux ma mise en garde, pour elle cela ne faisait plus aucun doute, Daryl Maxwell était le meurtrier de sa sœur. Néanmoins très efficace, elle ne tarda pas à me transmettre une information très intéressante. Les deux agences londoniennes, « French Property » et « For Sale in French », appartenaient à une seule et même personne, Kessy Kimberly. Cette femme avait semble-t-il trouvé le bon filon et mis en œuvre des méthodes très ou trop efficaces pour l’exploiter au mieux de ses intérêts.

J’appris par Gaspard Chalut, mon ami le charpentier, que les acheteurs de la maison du Pin parasol, un moment convoitée par les Meunier, devaient venir sur place afin de le rencontrer. Je profitais de l’occasion pour leur rendre une petite visite amicale. Je leur parlais du site www.lapalombeblanche.com, et de la rubrique réservée aux ressortissants étrangers. Je me servais de ce prétexte pour leur poser quelques petites questions, qui devaient me servir à compléter certaines rubriques. Ils furent ravis de constater que des Français s’intéressaient à leur sort, et j’obtins sans aucun problème le nom de l’agence immobilière qui leur avait proposé ce bien. Il s’agissait de la « French Property » située au 110, Wickham Road à Londres. Celle-là même qui avait vendu la maison des Grandes-Chaumes à un autre couple d’Anglais. Encore Kessy Kimberly. Ce n’était encore qu’une bien modeste victoire, et il me fallait aller bien plus loin.

Je savais qu’Ashley avait essayé de connaître auprès des Stanley et des Sullivan le nom de la ou des agences avec lesquelles ils avaient traité en Angleterre. Elle n’avait pu parvenir à ses fins, et s’en était d’ailleurs étonnée. Je devais rendre visite à ces deux familles pour tenter, toujours sous prétexte de compléter le site, d’obtenir ces informations. Lorsque j’arrivais à la ferme de Mazère, un temps convoitée par les Pasquoalini, Cody et Kimberley Stanley me reçurent dans la cour. Leur ton était distant et je compris rapidement que je ne réussirais pas à leur soutirer la moindre information. Je n’insistais pas et me dirigeais sans attendre vers la ferme des Églantiers, chez Elliott et Shirley Sullivan. L’accueil fut, là encore, plus glacial que chez les Stanley et je ne m’attardais pas.

Je devais maintenant faire le point. Pour la ferme des Grandes-Chaumes, les Meunier avaient jeté l’éponge après qu’un inconnu leur avait abattu un taureau de concours. C’était Elliott et Margaret Nelson qui avait emporté l’affaire. Pour la maison du Pin parasol, les Meunier avaient été une nouvelle fois évincés suite à la dramatique affaire des cochons.

Pour la ferme de Mazère, achetée par le couple Cody et Kimberley Stanley, c’était les Pasquoalini qui avaient été mis sur la touche. Pour cette maison, je ne connaissais pas encore l’interlocuteur des Stanley en Angleterre, mais j’aurai parié gros que c’était encore Kessy Kimberly.

Ces trois affaires à peu près similaires ne pouvaient pas être dues au simple fait du hasard, mais il devait y avoir d’autres cas dans la région. Il fallait que je poursuive mon enquête pour savoir si d’autres personnes du pays avaient dû renoncer et pourquoi !

J’avais repris mon travail à Bordeaux, mais je n’en oubliais pas pour autant mon enquête, bien au contraire. Ce mercredi matin vers 11 heures je recevais un appel de maman. Christian Escaire, un adhérant du service « Net au pré » de 77 ans, avait été admis en urgence à l’hôpital de Villeneuve, victime d’une attaque cardiaque. Heureusement, un voisin avait pu rapidement avertir les secours, et ses jours n’étaient plus en danger.

L’histoire du gros vieux sanglier revint une fois de plus sur le devant de la scène, mais, cette fois, l’homme semblait affirmer que l’animal s’était introduit dans la maison. Pourtant, et malgré la pluie, aucun pied ne fut trouvé à l’extérieur, ni, bien sûr, à l’intérieur. Ses propos étaient très confus, on mit ça sur le compte de l’accident et personne ne prit la peine d’approfondir ce détail.

Le samedi matin, je rendis visite au malade, il était toujours à l’hôpital, mais son état ne présentait plus d’inquiétude. Je souhaitais tirer cette affaire de sanglier au clair, et demandais l’assistance d’une infirmière. L’homme commença à m’expliquer.

– Je l’ai vu, quand j’ai ouvert la lucarne ! Je l’ai vu, mais pas tout de suite. Après… il était dedans, un vrai diable, il grognait comme un monstre !!! La saloperieá, m’aurait mangat ! M’aurait mangat le filh des putes !!! Il avait des dents…

Ses propos étaient encore très confus, et l’homme n’alla pas très loin dans ses explications. Rapidement son visage exprima la frayeur, l’émotion était trop forte et la panique s’empara de lui. Bien vite il fallut l’arrêter !

Je n’insistais pas et faisais un saut chez Julien Valterin, le voisin qui était arrivé fort à propos, au moment de sa crise. Ils habitaient tous les deux le hameau du Châtaignier, et l’homme put me donner quelques explications.

– Je suis sorti devant ma porte et j’ai entendu le volume du son de l’ordinateur, il était très fort… très, très fort même. Puis il m’a semblé entendre crier très fort… En réalité je ne sais plus très bien dans quel sens, je ne sais plus si je l’ai entendu hurler avant ou après… Bref, je me suis précipité, et je l’ai trouvé par terre, au pied de sa chaise. Apparemment il était devant son ordinateur lorsque la crise est arrivée. J’ai tout de suite appelé les pompiers. Heureusement ils m’ont passé un médecin du SAMU qui m’a expliqué ce que je devais faire.

– Mais cette histoire de sanglier qu’il a vu par la fenêtre, ou plus exactement par la lucarne, sûrement celle du garage, parce qu’il n’y a en pas d’autre ! Après il l’a apparemment vu à l’intérieur de la maison, c’est quoi au juste ?

– Écoute Martial, moi je n’ai pas vu de sanglier, d’ailleurs il n’y a pas de pieds dehors. Je crois simplement qu’il a cru en voir un, mais je suis certain qu’il n’y en a jamais eu. Avec tout ce qui s’est dit sur ce gros vieux sanglier… le Christian il sortait plus après le soleil couché.

Une petite lumière commençait à éclairer mon cerveau, malheureusement je ne savais pas pour le moment d’où provenait l’énergie.

– Vous pouvez m’accompagner dans sa maison, j’aimerais jeter un œil sur l’ordinateur !

Après avoir ouvert la porte, nous nous dirigeâmes vers la petite chambre dans laquelle j’avais moi-même procédé à l’installation. J’allumais l’ordinateur et, sans trop savoir pourquoi, j’ouvrais tout de suite la boîte aux lettres. Un à un j’inspectais les mails reçus depuis l’hospitalisation de Christian Escaire. J’arrivais à la date fatidique du mardi 11, pour m’apercevoir que ce jour-là il n’y avait aucun message. J’avais appris à Christian Escaire à gérer ses mails et sa boîte aux lettres. J’avais créé des dossiers dans lesquels il pouvait ranger les courriers qu’il souhaitait conserver. J’ouvrais quelques dossiers et feuilletais les messages. Il y en avait une quantité impressionnante, Christian conservait même les spams. Aucun de ceux que je consultais ne me parut suspect. Je demandais à Julien Valterin s’il se souvenait de qui avait arrêté l’ordinateur.

– C’est moi, le volume était à fond, ça faisait un boucan du diable. Je ne savais pas trop comment m’y prendre, alors j’ai tiré sur le fil d’alimentation. Mais peut-être que sa crise, c’est à cause de ça. Le Christian, il a des sonotones et, avec le bruit que ça faisait, s’il les a branchés à ce moment, ça a dû lui faire une sacrée secousse.

– Monsieur Valterin, une autre personne a-t-elle utilisé ou allumé cet ordinateur depuis le 11 ?

– Ah ça non, je suis le seul à avoir la clef et personne d’autre que vous n’est venu ici après le SAMU, j’en suis certain.

– J’ai l’impression que l’un des disques durs a un problème, je vais amener tout cela chez moi et essayer de le réparer.

– Vous pensez que c’est à cause de la façon dont il a été arrêté ?

– Sûrement pas, je pense pouvoir le réparer rapidement, ce n’est pas grave, il n’y a pas eu de court-circuit. J’irai voir Christian Escaire cet après-midi, pour l’avertir, je lui installerai un système tout neuf pour son retour.

– Tu sais Martial, je ne veux pas être pessimiste mais je crois que le Christian, il ne retouchera pas de sitôt à cette machine. Il dit que c’est à cause d’elle s’il a eu sa crise, je ne savais pas que ça pouvait tuer ces trucs-là. Au village les gens recommencent à reparler du Fernand, du Ferdinand et de la Gonzague. Lorsqu’on les a trouvés raide mort, l’Internet, il était allumé. De là à penser que… Et le Christian a bien failli y passer aussi, ce n’est pas très rassurant votre histoire. Les virus, ils sont pires que la canicule. Certains disent que c’est un coup monté pour payer moins de retraite. Je crois qu’ils exagèrent, mais enfin, il n’y a pas de fumée sans feu…

– Monsieur Valterin, le Fernand, le Ferdinand et madame de Gonzague ont été trouvés morts devant leur maison. Le fait que leur ordinateur était en marche n’a rien à voir, rien à voir non plus avec Internet. Peut-être que Christian Escaire avait mis le volume à fond parce qu’il n’entendait pas à cause de ses sonotones qui étaient à l’arrêt. Et lorsqu’ensuite il les a mis en marche, comme vous l’avez si bien dit, ça a dû faire une sacrée secousse dans les oreilles.

– Vous avez peut-être raison. Le Christian, il passait beaucoup de temps devant son Internet. Et surtout, il s’enfermait à clé, par ne pas être constamment dérangé disait-il ! Moi je crois que c’était pour que je ne puisse pas le voir, lorsqu’il lorgnait sur les sites de filles.

Je demandais à Julien Valterin de me donner un coup de main pour charger le matériel dans mon véhicule. Il ne refusa pas, mais j’avais l’impression qu’il portait le clavier et les quelques câbles que je lui avais confiés avec une très grande précaution, sûrement la peur d’être contaminé. Je ne pense pas que cet homme accepterait un jour de s’équiper de l’ADSL ou même d’un simple ordinateur.

Arrivé au Bouscarot, j’installais un petit logiciel sur l’ordinateur de Christian Escaire, et tentais de retrouver les messages effacés sur le disque dur.

Tout en bidouillant, j’essayais de faire le point sur cette affaire. Qui était réellement Kessy Kimberly, la patronne des deux agences londoniennes, la « French Property » et la « For Sale in French » ? Avait-elle utilisé des moyens pas très honnêtes pour écarter les éventuels acheteurs locaux ?

À trois reprises au moins, des natifs avaient essayé d’acheter des biens, et, à trois reprises, ils avaient été évincés par des Anglais.

Il y avait aussi trois morts parmi les vendeurs potentiels que je devais d’ores et déjà considérer comme suspectes. Je pouvais aussi considérer comme suspecte l’attaque cardiaque dont avait été victime Christian Escaire. Si son voisin n’était pas arrivé à temps, il serait probablement décédé.

Autre fait troublant, on pouvait légitimement penser que ces quatre drames s’étaient produits alors que les personnes concernées « travaillaient » sur leur ordinateur. Mais les trois personnes décédées avaient été retrouvées devant la maison, au milieu des « pieds » que l’on supposait être d’un très gros sanglier. Pour quelle raison ces trois personnes, sûrement installées devant leur ordinateur, étaient-elles sorties devant leur porte ? Pour la dernière victime, qui s’en était heureusement bien sortie, il y avait aussi un gros sanglier. Mais d’après ses dires, l’homme l’avait d’abord vu par la lucarne, sûrement celle du garage, parce qu’il n’y en avait pas d’autre. Ensuite le sanglier serait même rentré dans la maison. On ne savait pas trop, parce que ses dires étaient confus.

Deux au moins des trois maisons appartenant aux trois personnes décédées avaient été vendues par Kessy Kimberly. Je soupçonnais également cette dernière d’avoir contacté Pascale de Gonzague, l’héritière de La Chênaie, pour l’inciter aussi à vendre. Apparemment elle n’avait pas encore réussi à la convaincre.

D’un côté il y avait des biens qui se libéraient de façon douteuse pour ne pas dire suspecte, et de l’autre des acheteurs potentiels locaux évincés. Et, au milieu, un nom revenant à mon goût trop souvent, Kessy Kimberly.

Tout était très confus. Dans la nuit je n’arrivais pas à trouver le sommeil, je ressassais cette histoire dans tous les sens, mais la lumière ne venait toujours pas. Je me demandais maintenant si je ne faisais pas fausse route, en soupçonnant cette femme ?

En réalité, il ne s’agissait que de quelques maisons en pierre, sur la vente desquelles les deux agences « French Property » et « For Sale in French » ne touchaient qu’une simple commission. Kessy Kimberly était-elle allée jusqu’à tuer et faire accuser injustement un innocent pour seulement quelques livres de plus ? N’aurait-elle pas obtenu le même résultat en proposant simplement de meilleures offres que les locaux ?