CHAPITRE 5 SUR 7
Chapitre 5 — Voyage en terre ennemie
À peine rentrée, maman recevait un appel de Florent Manterre. Il lui demandait de le rejoindre rapidement à l’abattoir, l’homme ne voulait rien dévoiler au téléphone. Lauryn ne souhaita pas nous accompagner. À notre arrivée, l’adjudant-chef Julien Brigantin et le vétérinaire étaient en grande discussion. Je compris que cette affaire venait de trouver un développement particulier.
– Bonjour madame Beaumont, bonjour Martial, Florent Manterre va vous expliquer ce que les analyses ont révélé.
– Mes doutes étaient fondés, cet animal a été drogué. Nous avons découvert des traces de méthamphétamine dans le sang et les viscères. La méthamphétamine est une drogue communément appelée « yaa baa ». Elle est très dangereuse pour les humains, mais elle est surtout très courante en Asie du Sud-est. Heureusement que le spécialiste qui était chargé des analyses avait dernièrement fait un séjour dans cette région. Il a rapidement pensé à cette substance qui fait d’énormes dégâts là-bas, mais sur les humains. Voilà l’explication, votre taureau a été rendu fou par cette drogue que nous avons retrouvée en quantité très importante. Je dois tout de suite vous préciser que la viande n’est absolument pas consommable. Je vais effectuer d’autres prélèvements, tenter de retrouver les traces de l’injection, ensuite la carcasse sera envoyée à l’équarrissage. Voilà maintenant vous savez tout, je vous laisse avec l’adjudant-chef Brigantin.
– Amélie, je suis vraiment désolé pour votre mari, je lui ai rendu visite ce matin, il a l’air de reprendre le dessus. Avez-vous entendu ou vu des choses suspectes ces derniers jours à proximité de l’enclos ?
Maman lui expliqua que papa avait rassemblé toutes les bêtes dans un pré, à proximité de la maison. Après le deuxième taureau des Meunier abattu, il souhaitait pouvoir les surveiller de près. Dans la matinée, Giscard présentait déjà signes de violence. Il s’en prenait aux jeunes taurillons, alors que cela ne lui était jamais arrivé. C’était lorsqu’il avait voulu le séparer du reste du troupeau, pour l’installer dans l’étable, que la bête l’avait chargé.
– Mais tout ça je l’ai déjà expliqué à votre collègue hier soir. C’est vrai que, l’autre nuit, le chien a aboyé plusieurs fois et Marcel s’est levé. Il a fait un tour, tout lui paraissait normal, il est revenu se coucher.
Maman ne lui parla pas de la lettre anonyme qu’ils avaient reçue. Elle savait que, si elle lui révélait ce fait, je serais obligé de tout lui dire de mon enquête. J’étais pourtant persuadé que cet « accident » avait un rapport direct avec celle-ci. Je ne savais plus trop quoi faire. Si je poursuivais mes investigations, que se passerait-il ?
Les individus auxquels je m’étais attaqué n’étaient pas des enfants de chœur, n’était-il pas temps de tout dévoiler aux gendarmes ?
Je décidais d’attendre encore un peu, peut-être un autre événement pourrait-il m’aider à y voir un peu plus clair. En arrivant au Bouscarot, maman me demanda de l’arrêter au bout de l’avenue, devant la boîte aux lettres. Elle attrapa machinalement le courrier, mais je la vis tourner et retourner une lettre dans sa main. Elle entra dans la voiture et me remit l’enveloppe.
– Ouvre-la toi, je ne sais pas trop pourquoi, mais je crois que c’est encore une lettre anonyme !
Je déchirais nerveusement le papier et dépliais la missive. Maman avait raison. Je lisais, d’abord pour moi, les deux lignes qui étaient inscrites. « Je vous avais prévenus, Martial doit arrêter de fouiller dans nos affaires. Je ne vous conseille pas de prévenir la justice. » L’enveloppe avait été postée à Villeneuve, la veille. Ma mère était consternée.
Lauryn, Ripp et Lascar couchés à ses côtés, nous attendaient devant la maison. Nous lui parlâmes de la nouvelle lettre anonyme. Elle la tourna dans tous les sens, comme à la recherche d’un indice, mais ne fit pas de commentaire.
Durant le repas de midi, notre conversation se porta tout naturellement sur les événements qui nous préoccupaient. C’est à ce moment que Lauryn nous précisa qu’elle avait décidé de retourner à Londres.
– J’ai pu joindre une amie ce matin, elle pourra m’accueillir durant quelques jours. Je ne peux pas vivre en exil toute ma vie, et puis il y a mon travail. Je vous tiendrai au courant.
Même si je la comprenais, j’étais un peu étonné par cette décision aussi rapide. Elle me sollicita pour la conduire à l’aéroport de Bergerac. Lauryn tenait à rendre visite à papa avant de repartir, et nous passâmes d’abord par l’hôpital de Villeneuve. Durant le trajet qui nous amenait à Bergerac, nous discutâmes de choses et d’autres, mais je la sentais déjà un peu ailleurs. Le vol n’était prévu qu’à 17 heures et je restais lui tenir compagnie. Nous étions assis à une table dans le bar, et je ne sais ni pourquoi, ni comment, mais je me surpris à épier autour de nous. Ce n’était sûrement que de la paranoïa, portant je repérais un homme semblant s’intéresser à nos personnes. Se sachant localisé, l’individu s’éclipsa, enfin, c’est ce que j’en déduisais lorsqu’il quitta sa table. Il est vrai qu’après tous les événements survenus ces derniers jours, j’avais sans doute une tendance à voir des suspects et des coupables partout. Le vol était maintenant annoncé et j’accompagnais Lauryn jusqu’à la porte d’embarquement. Dans le fond je repérais à nouveau l’homme, il était plongé dans la lecture du journal. Je ne révélais rien à Lauryn, il n’était pas utile qu’elle s’inquiète sans doute inutilement.
– Martial, dès que j’arrive chez mon amie je t’appelle !
Je me retournais et l’homme avait déjà disparu. Je me dirigeais alors vers le parking pour récupérer mon véhicule. Instinctivement, en quittant l’aire de stationnement, je vérifiais si une voiture ne me suivait pas. Sur la route qui me conduisait à Villeneuve, je ne pouvais quitter le rétro de l’œil. Un orage se préparait, et la pluie commença à tomber. Je roulais doucement et, à plusieurs reprises, il me sembla qu’un véhicule restait de façon anormale derrière moi. Mais, à chaque fois, il finissait par tourner à gauche ou à droite. Concentré sur ma conduite, j’oubliais mes craintes. L’orage était au plus fort et j’arrivais maintenant sur une portion de route assez sinueuse. À proximité d’une intersection, je ralentissais pour laisser passer un camion qui arrivait sur la grande route. J’étais presque arrêté et surtout très attentionné à cause du tonnerre, des éclairs et de l’eau qui tombait maintenant très fort. Lorsque je ressentis un choc très violent, je compris qu’un véhicule n’avait pu s’arrêter et avait percuté l’arrière de ma voiture. Sans que je ne puisse réagir ou tenter quoi que ce soit, elle et moi fûmes projetés au beau milieu de la chaussée et le camion ne put m’éviter. Fort heureusement, il ne me heurta que sur le côté gauche et la course se termina dans le fossé. Le conducteur s’arrêta aussitôt et se porta immédiatement à mon secours. Il ouvrit ma portière et je parviens à m’extirper de mon siège. L’homme me demanda si tout allait bien, mais je constatais qu’il était presque plus choqué que moi.
– Comment se fait-il que vous ne m’ayez pas vu ? Je ne roulais pourtant pas très vite !
– Mais je vous ai vu, j’étais presque à l’arrêt, c’est l’autre voiture qui m’a percuté à l’arrière et qui m’a poussée sur la chaussée. Je pense qu’elle a freiné trop tard et a glissé sur la chaussée mouillée.
C’est à ce moment que je constatais qu’il n’y avait pas d’autre véhicule, à part ceux qui venaient de s’arrêter et qui de toute façon circulaient sur la grande route. Je partais vers l’arrière de ma voiture pour faire constater au chauffeur du poids lourd qu’un autre véhicule m’avait effectivement percuté. Les dégâts étaient flagrants, et, à quelques mètres de la collision, des restes de feux et des traces de pneus attestaient sans équivoque qu’un autre véhicule était impliqué. À l’évidence un conducteur m’avait percuté, projeté contre le camion et fait demi-tour pour s’enfuir.
Moins de vingt minutes plus tard, les gendarmes de Villeneuve étaient sur place. Pendant qu’un homme prenait la déposition du chauffeur, l’adjudant-chef Brigantin m’invita à tout lui expliquer.
– Martial, tu as bien dû apercevoir une voiture derrière toi ?
– Depuis que j’ai quitté l’aéroport, plusieurs m’ont suivie. Mais lorsque je suis arrivé au croisement, il pleuvait très, très fort et je faisais surtout très attention à la conduite. Il y a beaucoup de virages et je n’ai absolument rien remarqué.
– Tout ça m’inquiète un peu. Après ce qui est arrivé hier à ton père avec le taureau drogué, je suis amené à penser que cette collision n’est peut-être pas un simple accident avec délit de fuite. J’ai l’impression que quelqu’un vous veut du mal. Penses-tu que tout ça puisse avoir un rapport avec ton association, la Palombe blanche ?
– Non, je ne crois pas mon adjudant-chef, de plus nous ne sommes pas les seuls concernés. Les deux taureaux des Meunier ont été abattus, et leurs cochons ont été dispersés dans la nature. Yvette s’occupe également d’une association, mais son but est diamétralement opposé au nôtre. Je ne vois pas trop qui est derrière tout ça. Pour cet accident, le conducteur avait bu ou n’était pas assuré et il s’est enfui. Vous êtes bien placé pour savoir que ça arrive fréquemment.
– C’est vrai, tu as raison, ne tirons pas trop vite des conclusions. Au fait, qui était au courant de ton déplacement à Bergerac ?
– À part maman et papa et Lauryn bien sûr, je ne vois personne d’autre.
– Et Lauryn Rayan, quel était le motif de sa visite chez toi ?
– Depuis que sa sœur a été assassinée, nous nous appelons régulièrement. Elle avait quelques jours de congés, elle est venue les passer à Bordeaux. Elle était chez moi depuis presque une semaine lorsque le drame est survenu.
– Bon, bon, nous allons vérifier les traces de pneus, et ramasser les débris. Lorsque tu sauras dans quel garage ta voiture a été amenée, tu nous préviendras.
– Ce n’est pas la peine, le dépanneur est déjà là, nous allons le lui demander.
C’est l’adjudant-chef Brigantin qui me raccompagna à la maison. À notre arrivée, il était 21 heures et maman sortit sur le pas de la porte. Nous ne pûmes faire autrement que de lui expliquer que cet accident n’était peut-être pas un accident. Le gendarme essaya quand même de nuancer, en précisant que ça pouvait être l’œuvre d’un simple chauffard, mais je lisais l’inquiétude grandissante dans les yeux de ma mère. Tant que l’homme ne fut pas reparti, elle ne fit pas de commentaire.
– Martial, après ton père, c’est maintenant ton tour ! Quand tout cela va-t-il s’arrêter ? Tu devrais dire tout ce que tu sais à l’adjudant-chef Brigantin !
– Maman, cet accident n’a peut-être rien à voir avec notre affaire. Des chauffards il y en a partout. Ils n’ont plus de points sur leur permis, ou pas d’assurance, ou ils ont trop bu, alors dès le moindre problème ils s’enfuient. Même si je raconte tout, que veux-tu qu’il fasse ?
Notre discussion dura encore presque une heure, puis maman partit se coucher.
Moi je n’avais pas sommeil. Je me posais et reposais sans arrêt les mêmes questions, sans jamais trouver les réponses. J’étais en plein brouillard, mais en même temps j’étais persuadé d’être très près du but. Ou du moins tout près de comprendre les motivations des individus qui étaient derrière tout cela. J’en revenais toujours aux trois adhérents du « Net au pré » retrouvés morts, frappés par une attaque cardiaque et de Christian Escaire qui l’avait échappé de justesse. Tout ça tournait et retournait dans ma tête sans que je puisse étayer une explication.
J’avais à plusieurs reprises vérifié les messages sur mon répondeur : pas d’appel de Lauryn. Le vol vers l’aéroport Stansted de Londres ne durait pas plus d’une heure, ça commençait à devenir inquiétant. Je n’avais pas le numéro de son amie, mais à trois reprises et malgré l’heure tardive, je tentais de la joindre sur son portable resté dans son appartement et sur son fixe. Les deux étaient sur répondeur.
Le lendemain matin, toujours pas d’appel de Lauryn.
– Martial, la petite n’a toujours pas appelé, tu ne trouves pas que c’est curieux !
– Tu sais, ici les portables ne captent pas toujours très bien, elle a dû me laisser un message, je l’écouterai sur la route.
– Oui, oui, tu as sans doute raison. J’ai quelques courses à faire, je passerai voir ton père après. Si tu arrives avant moi, on fait comme on a dit : l’accident c’est juste un accident, et on n’a pas reçu de lettre.
Ma voiture étant HS, j’empruntais celle de papa, un vieux C15. En route pour l’hôpital, je décidais de rendre visite au miraculé, Christian Escaire. Il n’était pas présent et je passais donner le bonjour à son voisin, le bienfaiteur. Nous parlâmes bien entendu de l’accident dont avait été victime papa. Quelques bruits circulaient déjà, laissant entendre que Giscard avait été drogué, ce qui était d’ailleurs vrai. Certaines mauvaises langues affirmaient déjà connaître les coupables.
– Monsieur Valterin, excusez-moi de revenir là-dessus, mais… et c’est peut-être très important. Avez-vous entendu Christian Escaire hurler, avant d’entendre les haut-parleurs, ou après ?
L’homme hésita un court instant.
– Il me semble bien que c’est le hurlement que j’ai d’abord entendu, puis après le volume des haut-parleurs. Lorsque je suis arrivé, Christian était par terre avec le casque sur les oreilles, mais le fil n’était plus branché. Ça faisait un boucan du diable et j’ai tout arrêté en tirant sur le câble d’alimentation.
Tout ça semblait logique. En tombant de sa chaise, Christian Escaire avait entraîné le fil du casque qui s’était débranché de l’ordinateur et le voisin avait alors entendu le volume du son. Mais pourquoi l’homme avait-il hurlé ? Lorsqu’une personne est victime d’une attaque cardiaque, elle s’effondre, et a plutôt du mal à respirer. Difficile de crier dans ce genre de situation. Il était évident que quelque chose l’avait effrayé avant même qu’il ne s’écroule. Le sanglier, oui mais, ni monsieur Valterin, ni personne d’autre n’avait trouvé de trace de sanglier.
J’arrivai à l’hôpital en même temps que maman. Papa reprenait bien le dessus, peut-être ne serait-il pas obligé de rester dix jours à l’hôpital.
De nouveau, je tentais de joindre Lauryn, mais son portable et son fixe étaient toujours sur répondeur.
En retournant au Bouscarot je me posais une question concernant Giscard. Dans le coin, les voisins savaient que la bête n’était pas méchante, et même plutôt brave. Mais un étranger devait ignorer ce détail. Alors pour quelle raison aurait-il pris le risque de s’approcher d’un animal à corne de presque une tonne ? Je ne croyais pas à la drogue introduite dans une betterave, que l’on aurait ensuite donnée à l’animal. Les vaches et les taurillons seraient rapidement arrivés pour lui voler sa pitance. Pour droguer le taureau avec un maximum d’efficacité, il était indispensable d’injecter directement la drogue dans la bête. Si le coupable n’avait pas pu s’approcher, il aurait pu en revanche projeter à distance la seringue avec une carabine du type de celles servant d’habitude à anesthésier les animaux. Si c’était le cas, la seringue devait d’abord s’être plantée dans le taureau, pour ensuite tomber dans l’herbe sous les gesticulations de l’animal. J’arrêtais la voiture au bout de l’avenue et me dirigeais vers l’endroit supposé pour commencer mes recherches. Lorsque j’entendis des éclats de voix provenant de la maison, je me retournais et m’avançais. Rapidement j’aperçus maman, en grande discussion avec l’indécrottable Yvette Meunier. Cette femme avait encore dû trouver quelque chose à nous reprocher et était venue jusqu’au Bouscarot pour nous défier. Yvette ne nous avait certainement pas rendu visite pour prendre des nouvelles de papa, de toute façon je n’allais pas tarder à connaître le but de sa visite. Malheureusement je n’arrivais pas assez vite, et je voyais la grande baffe de maman atterrir sur la joue de la visiteuse. La présidente du mouvement « Jeanne d’Arc » fut très surprise par cette réaction et surtout, très, très secouée. Mais elle le fut plus encore, je le pense, par le discours que maman lui lança à la figure.
– Yvette Meunier, tu es une garce, comme jamais le pays n’en a connue. Tu es grossière, arrogante et tu n’as aucun savoir-vivre. Il n’y a que ta laideur qui soit l’égale de ta stupidité et ta cupidité. À plusieurs reprises tu es venue jusque chez nous pour nous accuser. Cette fois tu as le culot de dire que l’ordure qui a abattu ton taureau s’est trompée et qu’en réalité il devait abattre le nôtre. Mais je te signale que notre taureau est mort, et que nous l’avons nous-mêmes abattu pour éviter qu’il ne tue mon Marcel. Tu as l’audace de venir chez moi pour me dire en face que c’est bien fait pour nous. Que tout ce qui arrive est de notre faute, et que n’avions qu’à nous mêler de nos affaires. Fous le camp Yvette Meunier, fous le camp tout de suite et ne remets jamais les pieds ici. Je te jure une chose Yvette Meunier, la prochaine fois que tu arrêtes ta voiture dans cette cour, je te reçois à coup de fusil.
Stupéfait par la violence de la discussion, je m’arrêtais à quelques dizaines de mètres, mais je n’aurais pas dû. Yvette Meunier n’avait pas réalisé à quel point maman était à bout. Elle voulut répliquer, mais bien mal lui en prit. Une main rageuse l’empoigna par les cheveux et l’accompagna d’un trait jusqu’à sa voiture. Yvette était d’un gabarit plutôt modeste et j’eus l’impression qu’elle volait, plutôt qu’elle ne marchât. Un peu groggy, elle réussit à prendre ses clés sur le tableau de bord, les laissa tomber à deux reprises, mais elle démarra enfin et partit en trombe. Jamais je n’avais vu maman se mettre dans une telle colère, et surtout faire appel à la violence. Je ne me rappelais même pas qu’elle m’a un jour mis une simple fessée. Elle tremblait de tous ses membres, je l’accompagnais jusqu’à la table de jardin et l’aidais à s’asseoir. Elle répétait sans cesse :
– Cette femme est une vipère, cette femme est une vipère !
Il lui fallut plus de cinq minutes pour arriver à se calmer et reprendre enfin le dessus.
– Au fait, la petite, elle a appelé ?
– Non, mon répondeur ne doit pas fonctionner très bien !
– Et tu cherchais quoi dans le pré ?
– J’ai repensé à la façon dont le taureau avait pu être drogué. Je ne pense pas qu’un étranger se soit approché de lui, ni même que la drogue ait été introduite dans une betterave. La personne qui a fait ça a peut-être utilisé une carabine hypodermique. Elle aurait tout simplement remplacé le liquide anesthésiant par la drogue. La seringue a dû rester un moment accrochée au taureau, mais ensuite elle a dû se perdre dans l’herbe.
J’avais raison, après moins d’un quart d’heure maman trouva l’objet, bien en vue dans l’herbe sèche. Par chance aucune bête n’avait marché dessus. J’appelais tout de suite l’adjudant-chef Brigantin pour l’aviser de notre trouvaille. Lorsqu’il arriva à la maison, maman lui expliqua ce qui s’était passé lors de l’explication un peu houleuse avec Yvette Meunier.
– J’étais déjà un peu au courant, elle a appelé la gendarmerie, elle voulait qu’on se rende chez elle pour déposer une plainte. Mon collègue, qui la connaît assez bien, lui a fait comprendre que tout ça pouvait se retourner contre elle, surtout si elle avait proféré des insultes et des accusations. Je suis persuadé qu’elle en restera là. Grâce à votre découverte, nous savons maintenant à peu près comment les choses ont pu se dérouler. Nous ne pensons pas que le coupable soit une personne de la région, cette méthamphétamine n’est pas facile à approvisionner et puis il y a cette carabine hypodermique. Martial, en ce qui concerne ton accident, il nous sera très difficile de retrouver le coupable. Nous avons commencé à rechercher des indices qui pourraient nous permettre d’identifier le véhicule qui t’a percuté hier. Vu les traces des pneus et le choc sur l’arrière de votre voiture, nous sommes à peu près certains qu’il s’agissait d’un 4 X 4 équipé d’un pare-buffle. On peut en déduire que c’est un véhicule étranger, peut-être anglais, parce qu’en France les pare-buffles sont interdits. Martial, aurais-tu aperçu ce type de véhicule te suivre, même quelques kilomètres auparavant ?
Non, je ne me souvenais d’aucun type de véhicule en particulier. Il avait dû rester un peu en retrait et s’approcher de moi au dernier moment, à la faveur de la pluie. Juste avant l’intersection, il y avait une série de virages, ce qui avait vraisemblablement facilité son action.
Vers 18 heures, je recevais enfin un appel de Lauryn, elle me laissait entendre qu’elle avait peut-être un peu exagéré ou surévalué les menaces qui pesaient sur elle. L’homme qui avait répondu sur son portable et sur son téléphone fixe n’était autre qu’un ami s’étant seulement inquiété de sa subite disparition. Apparemment, et pour Lauryn au moins, tout semblait rentrer dans l’ordre. Nous discutâmes de choses et d’autres, je lui parlais de la visite d’Yvette Meunier et de son altercation avec maman. J’avais déjà constaté à une ou deux reprises que la simple évocation du nom d’Yvette Meunier plongeait miss Rayan dans une exacerbation qui pouvait presque paraître excessive. La gentille Lauryn se transformait subitement en une femme inquiétante n’ayant plus rien de commun avec la maîtresse aimante et caressante qui avait partagé mes nuits. Yvette Meunier était méchante et stupide. De plus, elle était la présidente du mouvement « Jeanne d’Arc » s’affichant comme un rempart contre l’invasion étrangère et surtout anglaise. Mais j’avais l’impression que l’aversion de Lauryn pour Yvette Meunier allait bien plus loin, c’était presque du dégoût.
Depuis quelques jours, mon enquête était entre parenthèses, elle stagnait. Avec l’accident de papa et le 4 X 4 d’un inconnu qui m’avait projeté contre un camion, j’avais compris que les auteurs des deux lettres anonymes ne plaisantaient pas. Je ne savais plus dans quelle direction je devais orienter mes recherches. J’avais quand même acquis quelques certitudes, et trouver des pistes sérieuses. Mais il me manquait une chose essentielle. La partie du lien qui reliait Kessy Kimberly à ces retraités frappés par une attaque cardiaque et au… gros sanglier. Il ne fallait surtout pas l’oublier celui-là, j’étais intimement convaincu que son rôle était déterminant.
Gaspard Chalut, mon ami le charpentier, avait été contacté par les nouveaux propriétaires de La Chênaie, l’ancienne demeure de feue Madeleine de Gonzague. Ils avaient apparemment l’intention de refaire entièrement charpente et toiture et Gaspard s’en frottait déjà les mains.
Malheureusement, ses espoirs furent vite déçus. Il apprit moins de trois jours plus tard que les propriétaires allaient faire venir des ouvriers tout spécialement d’Angleterre. Tous les corps de métiers seraient représentés. Pour la plupart des émigrés polonais, payés au tarif anglais par une entreprise d’intérim de Londres. Tous les travaux, de la maçonnerie, à la charpente, en passant par le carrelage, l’électricité et l’isolation seraient réalisés par de la main-d’œuvre quatre ou cinq fois moins onéreuse que celle de France. Pour être plus efficaces, les ouvriers squatteraient sur place tout le temps que durerait la réfection de la maison.
Yvette Meunier profita de cette nouvelle affaire pour en remettre une couche et appeler au soulèvement contre ces pratiques et indirectement contre les étrangers. Elle aussi avait ouvert le site Internet ou plus exactement le blog du mouvement « Jeanne d’Arc ». Dans ces colonnes, Yvette ne faisait pas dans la nuance, elle accusait sans détour tous ceux qui ne pensaient pas comme elle. Elle n’hésita pas à attaquer violemment l’association de La Palombe blanche, qui, d’après elle, était responsable de ces dérives.
La nouvelle guerre de Cent Ans n’allait pas tarder à éclater. Certains élus du département firent même pression sur moi. Ils me demandaient de supprimer momentanément du site www.lapalombeblanche.com (le temps que l’affaire se calme disaient-ils) toutes les rubriques destinées à aider les étrangers à s’installer dans notre commune et dans la région. La ligne ADSL qui me permettait de gérer le site était installée chez mes parents, au Bouscarot. Certains imbéciles allèrent même jusqu’à sectionner les fils de téléphone en pensant que leur action allait empêcher les visiteurs d’avoir accès au contenu du site. Je résistais aux pressions de toutes parts, mais j’avais quand même ma petite idée pour infléchir les nouveaux propriétaires de La Chênaie. Je profitais de leur venue sur place pour leur rendre une petite visite de politesse. Meredith et Marvin Whitney me reçurent un peu froidement, mais je savais que mes arguments ne les laisseraient pas indifférents.
Seule Meredith Whitney parlait le français.
– Monsieur Beaumont nous vous remercions pour votre visite, mais nous n’avons pas beaucoup de temps à vous consacrer. Nous pensons connaître les raisons qui vous amènent et nous ne sommes pas décidés à céder à votre chantage. Nous avons acheté cette maison, et les lois européennes nous autorisent à employer qui bon nous semble pour effectuer les travaux. Vos artisans pratiquent des tarifs quatre ou cinq fois plus élevés qu’en Angleterre et il n’est pas question qu’on se laisse voler de la sorte.
Je n’étais pas venu chez les Whitney pour les menacer, mais seulement pour tenter de les convaincre. J’adoptais un ton conciliant, mais je devais leur faire comprendre qu’ils devaient absolument revoir leur position. Que droit et intérêt ne coïncidaient pas toujours.
– Madame Whitney, je crois que vous n’avez pas très bien saisi la portée de cette affaire. Je vois que vous comprenez très bien notre langue et je vais essayer de vous expliquer plus en détail. Avant de faire venir des ouvriers de votre pays, je vous demande de bien réfléchir. Je sais que lorsque vous avez acheté La Chênaie, l’agence anglaise « For Sale in French » vous a proposé une astuce pour payer moins de taxe. En France cela s’appelle la fraude à l’impôt, c’est passible d’amende mais ça peut aussi aller plus loin. Je sais que le prix déclaré sur l’acte a été minoré de presque la moitié. Je sais aussi que vous avez officialisé la vente chez maître Conrad Lassaire à Paris, qui n’est apparemment pas très regardant. Je tiens à vous préciser que personnellement je n’irais rien dévoiler aux autorités mais certaines personnes ne vont pas se gêner. Si vous persistez, le fisc va vous tomber dessus et compte tenu du remue-ménage que fait déjà cette affaire, vous n’êtes pas prêts d’habiter votre maison.
Meredith Whitney traduisait la conversation à son mari au fur et à mesure.
– Monsieur Beaumont, le prix que nous avons payé ne regarde que nous, l’État français ne peut rien prouver. Nous avons versé au notaire la somme qu’il nous a demandée, nous n’avons pas triché. C’est précisément l’agence « For Sale in French » qui nous a proposé cette solution pour nos travaux. L’agence d’intérim leur appartient, et ils s’occupent de tout.
– Chère madame, en France ce n’est pas la somme que vous versez officiellement à l’acheteur qui compte pour le fisc. Ce qui compte c’est le prix du bien sur le marché, au moment où vous l’achetez. Je sais que vous avez payé cette maison autour de 420 000 €. Je sais aussi que sur l’acte notarié le montant n’était plus que de 220 500 €. Vous avez fait une sacrée économie sur les droits de mutation, mais vous avez aussi fraudé l’État français. Compte tenu du bruit que fait cette affaire, je peux vous assurer que rien ne vous sera épargné. Vous risquez une amende de plusieurs centaines de milliers d’euros et en prime la vente pourrait même être annulée. Vous devez savoir que, sur le site que j’anime, plusieurs rubriques ont été créées en vue d’aider vos compatriotes. Vous savez que je n’ai rien contre l’installation des Anglais dans notre région. Je crois au contraire que c’est une chance pour nos deux peuples. Mais je sais aussi reconnaître une situation périlleuse lorsque j’en rencontre une. J’ai reçu énormément d’appel et de messages venant de toutes parts et je vais vous donner un petit conseil, vous en ferez ce que bon vous semble. Même si ça vous coûte plus cher, faites appel aux artisans de la région.
À voir la tête de Meredith et de Marvin Whitney, je savais que je venais de marquer des points. Mais je savais aussi que ce que je venais de dévoiler remonterait jusqu’à la « For Sale in French » et Kessy Kimberly. Mais, après tout, l’occasion de crever l’abcès était peut-être arrivée. D’après ce que madame Whitney venait de m’apprendre, Kessy Kimberly ne se contentait plus de vendre des biens français en utilisant des méthodes mafieuses. Elle avait créé une agence d’intérim pour permettre aux acheteurs anglais de faire appel à une main-d’œuvre étrangère, très bon marché, pour restaurer leur bien sur le sol français. Cette femme venait de franchir un cap et il était peut-être temps de contrecarrer ses plans. Je quittais le couple Meredith et Marvin Whitney en pleine discussion.
Lorsque dans l’après-midi je reçus un appel de mon ami Gaspard Chalut, le charpentier, je compris que j’avais gagné une manche. Malheureusement sa joie fut de courte durée, les Whitney lui préférèrent un confrère. J’étais maintenant certain que Kessy Kimberly se tenait derrière tout cela. J’étais également convaincu que cette femme et son organisation étaient responsables de tous les drames et de toutes les péripéties plus ou moins graves survenus dans notre région.
Je me demandais comment Kessy Kimberly allait encaisser cette défaite ? Allait-elle s’attaquer à moi ou à ma famille ou aux personnes qui étaient à l’origine de cette affaire ?
Je misais plutôt sur Yvette Meunier, et son mouvement « Jeanne d’Arc ». J’étais persuadé que Kessy Kimberly allait se venger sur elle, mais il m’était difficile de la prévenir sans trop lui en révéler sur mon enquête et mes suspicions. Je me trouvais piégé, s’il arrivait quelque chose de grave à cette femme ou à sa famille, je me considérerais comme en partie responsable. Pourtant si je la mettais en garde, Yvette en profiterait pour alimenter la polémique et je me trouverais dans l’obligation de tout dévoiler. Si j’avertissais la gendarmerie, la situation serait identique, Kessy Kimberly l’apprendrait très rapidement et ne tarderait pas à se venger sur moi et ma famille. Papa venait de quitter l’hôpital, ce n’était pas la peine de le mettre à nouveau en danger.
J’avais maintenant repris mon travail à Bordeaux. Lorsque maman m’appela, je compris au ton de sa voix qu’un autre drame s’était produit.
– Tu sais, les Meunier, ils sont encore dans les problèmes !
En entendant ces paroles, un nœud s’installait insidieusement au creux de mon estomac. Je redoutais véritablement ce qu’elle allait m’apprendre.
– Qu’est-ce qui leur arrive encore ?
– Les services vétérinaires sont sur leur dos, on a même vu plusieurs fois les gendarmes qui se rendaient chez eux. Personne n’a trop l’air de savoir, mais on a entendu dire qu’ils auraient utilisé des hormones pour engraisser leurs taurillons et même peut-être leurs porcs. C’est vrai qu’ils sont bien plus gros que les nôtres, pourtant on les nourrit comme il faut. De toute façon les Meunier, ils sont capables de tout pour un peu plus d’argent.
– Maman, de quelle façon les services vétérinaires en sont-ils venus à soupçonner les Meunier ?
– Je ne sais pas, ce que je sais c’est que toutes leurs bêtes sont en quarantaine. Si jamais on les oblige à les abattre, la Yvette ne pourra jamais s’en remettre. Je ne sais pas trop quoi penser de cette affaire. Pour le moment les journaux n’en parlent pas, mais dès qu’ils seront au courant, je te dis pas la publicité pour le village de Saint-Jean. Plus personne ne voudra acheter nos produits, tout le monde pensera qu’on a aussi utilisé des hormones. C’est pas bon pour nous tout ça.
– Maman, pour le moment ça ne concerne que les Meunier. Ce genre d’affaire est déjà arrivé dans d’autres régions, ce sont des cas isolés, et tous les éleveurs ne sont pas suspectés. Mieux vaut attendre pour en savoir un peu plus.
Je savais les Meunier et surtout Yvette capables d’utiliser des moyens illicites pour tenter de gagner un peu plus d’argent. Mais j’étais persuadé que, une fois de plus, Kessy Kimberly avait frappé. Comme je l’avais pressenti, cette femme avait, à sa façon, lavé l’affront subi dans l’affaire de la réfection de La Chênaie. Yvette Meunier s’était dressée sur son chemin et avait contré sa stratégie. Kessy Kimberly s’était vengée.
Je commençais à bien cerner les traits de caractère de cette femme. Elle devait haïr les Français et les Meunier étaient en première ligne. Tout ce qu’elle pouvait imaginer l’était dans le seul but de nuire aux indigènes de ce Sud-Ouest dont elle semblait vouloir revendiquer la propriété.
Le vendredi soir, lorsque j’arrivais au Bouscarot, papa et maman en savaient davantage.
– Les services vétérinaires ont fait des prélèvements sur toutes les bêtes des Meunier, apparemment seulement une vingtaine de taurillons auraient été traités avec des hormones. Ils appellent ça des stéroïdes sexuels naturels, il paraît qu’aux États-Unis, au Canada, et en Nouvelle-Zélande c’est autorisé. Mais, en Europe, c’est strictement interdit. D’après ce qui se dit, les vingt taurillons seraient bientôt abattus. Les Meunier disent qu’ils n’y sont pour rien, que quelqu’un est entré dans leur pré pour administrer la drogue, comme pour notre taureau. S’il n’y avait que deux ou trois bêtes, on pourrait peut-être les croire, mais tous les taurillons qui étaient dans le pré du fond ont été traités. En plus il faut absolument les approcher pour faire les implants derrière l’oreille. Je vois mal un individu, ou même deux, attraper un à un vingt taurillons pour injecter les hormones.
C’était effectivement difficile à croire et à imaginer, mais Kessy Kimberly avait plus d’un tour dans son sac. Je savais maintenant cette femme capable de tout pour nuire à tous ceux qui se mettraient en travers de sa route.
Pourtant, j’étais persuadé d’être très près de découvrir le petit quelque chose qui ferait s’écrouler l’édifice que Kessy Kimberly était en train de construire. Il y avait une chose que personne n’avait ébruitée, la façon dont les services vétérinaires étaient remontés jusqu’aux Meunier.
À plusieurs reprises j’avais eu la tentation d’écrire tout ce que je savais sur cette affaire et de faire parvenir mes déclarations aux autorités. Mais, à chaque fois, j’avais renoncé, après avoir réalisé qu’en fin de compte j’en savais beaucoup, mais pas encore assez. J’avais de nombreux soupçons, mais pas assez de certitudes. Les seules personnes que je pouvais véritablement mettre en cause n’étaient pas celles que je visais. Pour moi, la seule cible acceptable était Kessy Kimberly, mais, pour le moment, il m’était impossible de l’atteindre efficacement.
J’aurais pu, par exemple, dénoncer aux autorités sa façon d’aider les acheteurs et les vendeurs à frauder le fisc. Mais seuls les acheteurs et les vendeurs auraient été inquiétés. Kessy Kimberly était en Angleterre et avait l’intelligence de n’agir qu’à partir du territoire britannique. Autant dire qu’elle pouvait poursuivre ses activités délictueuses et en toute impunité.
Je savais aussi que, lorsque j’allais prendre la décision d’agir contre cette femme, je ne devais le faire qu’à coup sûr, sinon elle ne me raterait pas.
Je me demandais souvent quel pouvait être le physique de cette femme. Je l’imaginais d’une quarantaine d’années, bien dans sa peau, calculatrice, manipulatrice, intelligente, féroce et n’accordant aucun compromis. J’étais certain que Kessy Kimberly s’amusait comme une petite folle à imaginer des vengeances contre ces gueux de Français. J’étais aussi certain qu’Yvette Meunier était sa cible préférée. Je me demandais quelle place je pouvais tenir dans sa hiérarchie des cibles à atteindre. Son organisation semblait sans faille, dès qu’un obstacle se présentait, tel un bulldozer, elle l’écartait. Si la dernière affaire en date, celle des taurillons dopés aux stéroïdes naturels était de son fait, elle devait disposer de complices très efficaces et en nombre suffisant.
Mais une autre idée vint titiller mes méninges, et si les Meunier s’étaient tout simplement fait berner ? Je les connaissais depuis assez longtemps pour savoir que leur avidité était sans limite. Ils avaient pu être contactés par un (faux) trafiquant qui aurait proposé ses services. J’avais appris sur Internet que l’utilisation des stéroïdes sexuels naturels était autorisée aux États-Unis, au Canada, en Nouvelle-Zélande et dans de nombreux autres pays. On pouvait donc naturellement en déduire que ces produits ne mettaient pas véritablement (enfin pas à court terme) la santé des consommateurs en danger.
Le discours du (faux) trafiquant et ses arguments auraient été alors d’une simplicité enfantine. « Pensez-vous réellement, madame Meunier, que les Américains, procéduriers comme ils le sont, puissent prendre le risque d’autoriser ces produits naturels dans leur élevage si ceux-ci étaient réellement dangereux ? C’est exactement la même chose pour les Canadiens, les Néo-zélandais et les Australiens qui réalisent des plus-values supérieures aux vôtres de 30 à 50 %. Il n’y a aucune raison valable pour que les autorités européennes n’autorisent pas ces produits naturels, dans vos élevages. En réalité, j’en vois une, les élevages français sont leaders dans leur domaine en Europe. Et les autres pays font pression sur vos autorités, parce qu’ils ont peur que vous envahissiez le marché. Lorsqu’il s’agit de produits chinois, tout le monde s’en moque, mais pour la viande française c’est autre chose. Je tiens à vous préciser que les produits que nous vous proposons sont tout à fait naturels, puisqu’on les retrouve naturellement dans le corps de vos animaux. Il vous suffira de stopper le traitement quelques semaines avant la vente, et ni vu ni connu vous ramasserez 30 à 40 % de plus. Vous comprendrez très bien que je ne puisse pas vous révéler les noms de mes clients. Mais vous devez aussi vous douter que, si je suis chez vous aujourd’hui, c’est que j’ai déjà un grand nombre de clients dans votre région. La voiture qui est là dehors, vous prouve que je ne traite pas que de petites affaires. Vous pouvez toujours faire un essai sur quelques bêtes, il vous suffira de les mettre à part afin que personne ne puisse remarquer la différence et le tour est joué. Je peux vous offrir cinq doses gratuites et vous fournir l’appareil qui vous permettra de les injecter. »
Insatiables et voraces comme ils l’étaient, les Meunier en auront demandé vingt et, pour Kessy Kimberly, la vengeance était ourdie.
Quelques jours plus tard, une voix anonyme avertissait les services vétérinaires et sûrement même la gendarmerie. Après l’affaire des cochons égarés et surtout non identifiés, les Meunier devaient déjà être dans le collimateur des autorités. J’étais persuadé de n’être pas très loin de la vérité. Je commençais à penser comme Kessy Kimberly, il fallait que je persévère dans cette voie.
– Bonjour Martial, c’est Lauryn Rayan, tu te rappelles de moi ?
Je prenais ça pour une boutade, je ne vois pas comment j’aurais pu oublier miss Rayan en si peu de temps. Son agressivité sexuelle n’était en rien comparable à celle de sa sœur, mais son comportement sous la couette était quand même difficile à oublier.
– Depuis que tu es parti, je dors seul et j’ai froid aux pieds. J’espère que nous aurons bientôt l’occasion de nous revoir.
Son rire me semblait sincère et sa voix me faisait beaucoup de bien.
– Au fait, ton enquête ça avance ?
– Non, depuis quelques semaines elle est au point mort, je ne sais plus dans quelle direction je dois chercher. De plus, je ne veux pas mettre mes parents dans l’embarras, ou même en danger. Le taureau drogué qui a failli tuer mon père ça suffit. De toute façon je n’ai rien de concret contre cette Kessy Kimberly. Je suis persuadé qu’elle est derrière tout cela, mais je ne peux pas prouver grand-chose. De toute façon, je ne la perds pas de vue, je surveille ses activités. Je vais simplement attendre qu’elle fasse une erreur.
Je lui racontais l’affaire des stéroïdes sexuels naturels retrouvés sur les bêtes des Meunier, et lui laissais entendre que je voyais derrière tout ça la patte de Kessy Kimberly. Je lui glissais également des mots sympas, dans le style, tu me manques, quand viens-tu me retrouver ?
– Pour le moment, j’ai énormément de travail, mais si je te manque autant que tu le dis, tu pourrais toi, venir me rejoindre à Londres. Je te logerais et te nourrirais gratuitement, je te prêterais également mon lit. En plus, je te ferais découvrir la ville. Ça te tente, pourquoi pas le week-end prochain ? Il y a des vols le vendredi soir très tard à partir de Bergerac et les prix sont presque des cadeaux. Tu me téléphoneras l’heure d’arrivée, je viendrais te récupérer à l’aéroport de Stansted.
Je m’entendais répondre oui, je ne connaissais pas cette ville et un week-end en tête à tête avec Lauryn n’était pas pour me déplaire. J’étais certain de passer des moments d’une grande intensité.
J’aurais pu prendre un vol directement de Bordeaux Mérignac, mais je m’étais laissé influencer par les prix, ou inconsciemment par autre chose. Je filais sur Bergerac, le départ était prévu pour 20 h 30, l’arrivée à Londres Stansted vers 21 h 30.
Dans la salle d’embarquement, j’avais une impression bizarre, celle d’être épié. Lorsque, quelques semaines auparavant j’avais raccompagné Lauryn, dans ce même aéroport, j’avais déjà surpris, alors que nous étions au bar, le regard d’un inconnu sur nous. Une heure plus tard une voiture me projetait contre un camion. Je tentais de repérer celui ou celle dont j’étais peut-être l’attention.
L’avion décolla, dans moins d’une heure je serais sur le territoire de Kessy Kimberly. Lorsque j’avais répondu oui à Lauryn, c’était peut-être cela qu’inconsciemment je souhaitais. Me retrouver sur son terrain, par simple provocation, ou pour l’obliger à réagir. J’étais persuadé que cette femme savait que j’arrivais dans sa ville. Je demanderai à Lauryn de m’accompagner sur Wickham Road et Lucas Street pour fouiner du côté de ses agences. Les roues touchaient maintenant la piste, j’avais l’impression de me trouver en terre ennemie. Je n’avais qu’un bagage à main et me dirigeais tout droit vers le hall des arrivées. Je repérais rapidement Lauryn. Son sourire me rappelait Ashley, d’ailleurs tout en elle me rappelait Ashley. Je la prenais dans mes bras, mais ses baisers sur les joues me firent comprendre que je devais la reconquérir, être gentil, doux, prévenant, la couvrir d’attentions particulières. J’avais pu me rendre compte que, sur ce plan en particulier, Lauryn avait une vision de l’amour complètement différente de celle de sa sœur. Je ne devais surtout pas faire la faute de vouloir simplement l’attirer dans un lit. Sur le chemin qui nous conduisait chez elle, je proposais à miss Rayan de s’arrêter pour dîner. Elle me dévisagea d’un air malicieux.
– Pas question, j’ai déjà tout prévu à la maison, il n’y a pas que les Françaises qui s’y entendent en cuisine. Je suis persuadé que tu seras très surpris par mes compétences de maîtresse… de maison.
Pendant les quelques heures que Lauryn avait passées à Bordeaux, j’avais pu me faire une petite idée sur ses capacités dans ce domaine et je commençais déjà à m’inquiéter. Mais après tout, pourquoi pas, je devais lui accorder l’avantage du doute. Il nous fallut presque deux heures pour parcourir les soixante kilomètres qui séparaient l’aéroport Stansted, de Londres, et arriver à l’appartement de miss Rayan qui se situait sur Geoffay Road. L’immeuble était coquet, luxueux même. Elle disposait d’un garage et l’ascenseur nous déposa sur le palier du 4e. Très grand, l’appartement était meublé avec goût. Soit Lauryn gagnait très bien sa vie, soit elle avait fait un gros héritage. Je savais qu’elle travaillait pour une chaîne de télévision, mais je ne savais pas quel était véritablement son job, et nous n’avions jamais trop évoqué la question.
– Alors, tu le trouves comment mon petit nid ? Ça te plaît ?
– C’est magnifique, tu as beaucoup de goût, mais c’est tout sauf un petit nid.
J’en profitais pour lui offrir le petit flacon de parfum choisi à son attention. Cette fois, Lauryn se fit beaucoup plus câline. Il est vrai que j’avais déjà remarqué qu’elle n’aimait pas se donner en spectacle. Dans cet appartement il n’y avait que nous deux. J’avais faim, mais vous comprendrez que certaines choses ne peuvent pas attendre. Un peu plus d’une heure plus tard, elle quitta le lit.
– Ne bouge pas d’ici, je vais préparer notre repas, je t’appellerai dans quelques minutes, lorsque tout sera prêt.
Mon inquiétude se faisait grandissante, je ne voyais pas Lauryn préparer un repas convenable en moins de 10 minutes.
– Tu peux venir, le repas de monsieur et de madame est servi.
Lorsque j’arrivais dans la salle à manger, je fus très agréablement surpris par la table que miss Rayan avait si rapidement et joliment dressée. Je devais reconnaître que tout était parfait. Nous débutions sur un foie gras du Gers, agrémenté de toast grillé et chaud. Le Jurançon qui l’accompagnait était un délice. Pour la suite, je lui proposais mon aide, mais elle refusa tout net. La seule chose qu’elle me laissa faire, c’est ouvrir la bouteille du Saint-Emilion grand cru 86. Le rôti de veau aux olives était succulent et fondait véritablement dans la bouche. Le plateau de fromage honorait la France. Le Paris-brest qu’elle me proposa ensuite avait sans nul doute été élaboré par un pâtissier de très grand talent. Il en existait donc en Angleterre ! Le champagne était également parfait.
– Alors comment as-tu trouvé mon repas ?
Je ne lui faisais pas l’affront de lui demander le nom du traiteur qui avait sans nul doute préparé ces mets exquis.
– C’était la grande classe, je ne savais pas que, en plus de tous les talents que je te connais, tu avais celui d’être une excellente maîtresse de maison.
Je trouvais rapidement le moyen de lui prouver ma reconnaissance.